03/09/2026
LES CHRONIQUES D’ALINDAO
(Le diplôme après 40 ans : quand Mandé invente la date de péremption du savoir)
Il est des jours où la placidité rime avec sérénité, et d’autres où elle n’est que la forme élégante du silence face à l’absurde.
Cet après-midi-là, le marché de péké d’Alindao vivait ses jours ordinaires : pas de fracas, pas de tohu-bohu, sinon celui, parfaitement réglementaire, des conversations qui se chevauchaient comme des chèvres en saison des amours.
Les calices de péké passaient de main en main avec une régularité qui aurait fait pâlir d’envie le meilleur des services administratifs. Les plus fortunés buvaient tranquillement ; les moins fortunés, eux, buvaient plus lentement, mais avec une détermination qui témoignait d’une remarquable égalité devant le destin.
À Alindao, la solidarité n’est pas un vain mot.
Quand l’un commande, les autres commentent.
Quand l’un paie, les autres dégustent.
Et quand quelqu’un raconte une sottise, tout le monde devient soudain expert en philosophie.
Bref, l’université d’Alindao fonctionnait à plein régime.
Tout à coup, un bruit, presque étouffé par les brouhahas, fit dresser les oreilles les plus fines, celles dont la dose quotidienne de péké n’avait pas encore poussé les propriétaires sur le dangereux chemin de l’overdose.
Un silence relatif s’installa.
Puis apparut TRA-MBOMBA.
La vénérable grand-mère.
Témoin de l’histoire du village, dépositaire de ses secrets et surtout courroie de transmission de la mémoire de la leva, cette mémoire collective qui, contrairement aux archives officielles, n’avait jamais été victime d’une panne d’électricité.
TRA-MBOMBA avançait lentement, majestueusement, appuyée sur son troisième pied : sa légendaire canne.
Elle frappa le sol.
Toc !
Le marché se tut.
Deuxième coup.
Toc !
Même les mouches semblèrent suspendre leur vol.
Troisième coup.
TOC !
Un homme posa spontanément son calice.
Un autre, qui venait pourtant d’expliquer qu’il n’avait « rien bu depuis trois jours », cacha discrètement sa dame-jeanne derrière son voisin.
TRA-MBOMBA prit place.
Elle regarda l’assemblée.
Puis elle soupira.
- Mes enfants…
Personne ne bougea.
- Mes enfants, je n’ai pas fermé l’œil ce matin !
Un murmure parcourut l’assistance.
- J’ai été sidérée par les propos de Mandé, hier, et par les discussions qui s’en sont suivies.
À l’évocation du nom de Mandé, plusieurs regards se croisèrent.
Le vieux Mandé.
Ah ! Le vieux Mandé !
Professeur avare, spécialiste autoproclamé de tout ce qui pouvait être expliqué sans preuve, il régnait en maître sur cette université à ciel ouvert que d’aucuns nommaient pompeusement « l’Université d’Alindao ».
Un établissement prestigieux.
Aucun bâtiment.
Aucun tableau.
Aucune bibliothèque.
Aucun diplôme.
Mais une faculté de commentaires ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Au centre de ce grand amphithéâtre improvisé trônait le vieux Mandé : Recteur autoproclamé, Grand Chancelier des Vérités Altérées, Doyen des Sciences Approximatives, Professeur émérite en Déformation appliquée, Maître de conférences en Ragotologie avancée et Archiviste officiel des faits jamais vérifiés mais toujours affirmés avec aplomb.
Mandé avait, depuis son enfance, une relation particulièrement fusionnelle avec le péké.
Il était tombé, disait-on, dans une dame-jeanne dès son plus jeune âge.
À tel point que même ses raisonnements semblaient avoir subi une fermentation prolongée.
Ses idées avaient parfois la limpidité d’un bon cru : troubles, opaques et difficiles à identifier.
Sa spécialité consistait à prendre une question simple, à la tourner dans tous les sens, à lui ajouter deux ou trois rumeurs, puis à la servir chaude avec un aplomb remarquable.
Et, chose extraordinaire, il parvenait presque toujours à trouver quelqu’un pour l’applaudir.
TRA-MBOMBA reprit :
- Kossibalé, le directeur du seul collège de notre commune, a été choisi pour poursuivre des études supérieures. Il paraît même qu’il va devenir Docòtoròh !
Un rire discret parcourut l’assemblée.
La vieille poursuivit :
- Peut-être reviendra-t-il un jour soigner mes yeux. Ma vue ne distingue déjà plus un éléphant d’un rhinocéros.
Un jeune homme, visiblement plus familier des fûts de Ngouli que des salles de classe de Paris-Congo, intervint :
- Grand-mère, il ne va pas devenir médecin !
- Ah bon ?
- Il va devenir docteur en droit !
TRA-MBOMBA réfléchit quelques secondes.
- C’est la même chose.
- Non, grand-mère !
- Comment ça, non ? Dans les deux cas, il faut savoir où ça fait mal avant de commencer à traiter le problème !
Le marché explosa de rire.
Même les plus sérieux se cachèrent derrière leurs calices.
Mais TRA-MBOMBA n’avait pas terminé.
Elle leva sa canne.
- Ce qui m’a surtout empêchée de dormir, ce sont les paroles de Mandé.
Silence.
- Il aurait dit : « Il faut se méfier de ceux qui terminent leur cursus au-delà de 40 ans. »
Un silence plus profond encore tomba sur le marché.
Puis quelqu’un murmura :
- Ah…
Un autre :
- Il a vraiment dit ça ?
Un troisième :
- Moi, j’ai commencé à 41 ans…
Et un quatrième, déjà inquiet :
- Moi, j’ai 43 ans et je suis encore en première année. Est-ce que je dois me méfier de moi-même ?
Éclat général de rire.
TRA-MBOMBA, cependant, ne riait plus.
Elle regarda l’assemblée et dit :
- Mes enfants, avant de juger ceux qui ont mis du temps à arriver, il faudrait peut-être se souvenir de ceux qui ont parfois contribué à rallonger leur chemin.
Le rire s’éteignit peu à peu.
- Vous avez oublié les années blanches ?
Cette fois, personne ne répondit.
- Vous avez oublié ces années où les amphithéâtres se vidaient, où les salles de classe se taisaient, où les calendriers universitaires étaient suspendus et où des générations entières voyaient leurs études interrompues ?
Elle planta sa canne dans la terre.
- Pour certains, ce furent des années blanches.
Puis elle ajouta :
- Mais pour beaucoup de nos enfants, elles furent surtout des années noires.
Un murmure parcourut l’assistance.
- Des années perdues pour les uns. Des années de re**rd pour les autres. Des années pendant lesquelles certains ont dû recommencer, patienter, travailler, abandonner temporairement leurs études, puis les reprendre lorsque les circonstances le permettaient.
Elle regarda Kossibalé.
- Et aujourd’hui, certains de ceux qui ont vécu cette époque viennent expliquer doctement qu’il faudrait se méfier de ceux qui terminent leurs études après quarante ans !
TRA-MBOMBA secoua la tête.
- Ah, mes enfants ! Voilà une curieuse façon de regarder l’histoire !
Un homme toussa.
Un autre baissa les yeux.
Même le vieux Mandé commençait à comprendre que le péké allait devenir secondaire dans cette affaire.
TRA-MBOMBA poursuivit :
- Il existe une chose plus étrange encore.
Elle fit une pause.
- C’est lorsque les bourreaux se transforment en chirurgiens et se mettent à critiquer les cicatrices laissées par leurs propres opérations.
Un silence glacial tomba.
Puis, au fond du marché, une voix étouffée :
- Grand-mère vient de sortir le scalpel !
Un rire nerveux parcourut l’assemblée.
TRA-MBOMBA continua, imperturbable :
- Ils ont contribué à couper le chemin, et maintenant ils reprochent aux voyageurs d’être arrivés en re**rd.
Elle se tourna vers Mandé.
- Ils ont participé au coup d’arrêt, et maintenant ils donnent des leçons à ceux qui ont dû repartir.
- Ils ont vu des générations interrompues, et aujourd’hui ils regardent l’âge du diplôme comme s’il s’agissait d’une maladie contagieuse.
Mandé voulut intervenir.
TRA-MBOMBA leva sa canne.
Il se ravisa.
- Lorsqu’on a contribué à créer le re**rd d’un homme, on devrait avoir la décence de ne pas transformer ce re**rd en accusation contre lui.
Cette fois, personne ne riait.
La vieille reprit doucement :
- Certains ont eu la facilité d’un parcours linéaire.
- D’autres ont dû affronter les détours de l’histoire.
- Certains ont étudié sans interruption.
- D’autres ont dû traverser des années où étudier relevait presque de la prouesse.
- Certains ont reçu des encouragements.
- D’autres ont rencontré des obstacles.
Elle regarda l’assemblée.
- Mais tous ont le droit d’arriver.
Alors seulement, le vieux Mandé se redressa.
Lentement.
Très lentement.
Tel un python réveillé par l’odeur d’une pitance nouvelle.
Il posa son calice.
Ajusta son boubou.
Se racla la gorge avec la solennité d’un ministre présentant le budget national.
Puis déclara :
- Je maintiens !
Personne ne répondit.
- Oui ! Je maintiens ! À mon âge, il faut savoir reconnaître les choses !
TRA-MBOMBA le regarda longuement.
- Les choses ?
- Oui.
- Lesquelles ?
Mandé hésita.
- Les choses… académiques.
- Ah !
La vieille sourit.
- Et depuis quand l’âge rend-il une personne moins capable d’apprendre ?
Mandé voulut répondre.
Elle leva la canne.
Il se tut.
- Depuis quand un cerveau cesse-t-il de fonctionner parce que le calendrier a changé de page ?
Mandé ouvrit la bouche.
La referma.
Un homme au fond du marché murmura :
- Le vieux vient de perdre son doctorat imaginaire.
Nouveau fou rire.
TRA-MBOMBA continua :
- « Il faut se méfier de ceux qui terminent leur cursus au-delà de 40 ans » : voilà une curieuse conception du savoir !
Elle marqua une pause.
Puis poursuivit :
- Faudrait-il donc considérer qu’un diplôme obtenu à 25 ans serait nécessairement supérieur à celui obtenu à 45 ans ? Depuis quand l’intelligence, la compétence et la valeur d’un universitaire sont-elles soumises à une date de péremption ?
- Certains ont eu la facilité d’un parcours linéaire ; d’autres ont dû travailler, affronter des responsabilités, reprendre leurs études ou simplement emprunter un chemin différent.
- Le mérite ne se mesure pas au nombre d’années qu’il a fallu pour parvenir au bout du chemin.
Elle regarda Mandé droit dans les yeux.
- Et, entre nous, je me méfierais davantage de celui qui a obtenu très tôt ses diplômes mais qui, des années plus t**d, est incapable de soutenir une argumentation solide, que de celui qui a mis plus de temps à achever son cursus mais qui maîtrise parfaitement son sujet.
Elle leva une dernière fois sa canne.
- Ce n’est pas l’âge du diplôme qui fait la valeur du diplômé ; c’est ce qu’il sait, ce qu’il comprend et ce qu’il est capable de démontrer.
Un silence.
Puis deux.
Puis trois.
Enfin, au fond du marché, une voix s’éleva :
- Grand-mère, et le péké ?
TRA-MBOMBA tourna lentement la tête.
- Quoi, le péké ?
- Est-ce que la sagesse autorise encore un dernier calice ?
La vieille sourit.
- La sagesse, oui. L’overdose, non.
Le marché éclata de rire.
Même Mandé finit par sourire.
Il reprit son calice, regarda Kossibalé et lança :
- Bon… Docteur en droit, alors ?
Kossibalé répondit :
- Oui, vieux Mandé.
Mandé hocha gravement la tête.
- Eh bien, continue à soigner la République. Moi, je vais soigner mon ignorance.
Et ce jour-là, pour la première fois dans l’histoire de l’Université d’Alindao, le vieux Mandé venait de prononcer une phrase qui méritait véritablement un diplôme.
Un diplôme de sagesse.
Mais celui-là, heureusement pour lui, n’avait pas de limite d’âge.
Et TRA-MBOMBA, avant de reprendre sa canne et de quitter l’amphithéâtre de péké, se retourna une dernière fois :
- Mes enfants, souvenez-vous toujours d’une chose : lorsqu’on a soi-même contribué à casser le chemin de quelqu’un, on ne devrait pas se moquer de la poussière qu’il a sur les pieds en arrivant au bout.
Elle frappa trois fois le sol.
Toc !
Toc !
TOC !
Puis elle ajouta :
- Et surtout, ne confondez jamais le re**rd d’un homme avec l’échec de son parcours. Parfois, ce n’est pas l’étudiant qui a pris trop de temps ; c’est simplement l’Histoire qui lui en a volé.
Elle s’éloigna.
Le marché resta silencieux.
Mandé regarda son calice.
Puis Kossibalé.
Puis son propre reflet dans la dame-jeanne.
Et, pour la première fois de sa vie, il sembla se demander si le véritable problème n’était peut-être pas l’âge auquel on termine ses études…
mais l’âge auquel on cesse d’apprendre.