Bé-afric’Eka littérature

Bé-afric’Eka littérature Là où les mots dansent, où les vers murmurent et où les histoires voyagent.

LES CHRONIQUES D’ALINDAO (Le diplôme après 40 ans : quand Mandé invente la date de péremption du savoir)Il est des jours...
03/09/2026

LES CHRONIQUES D’ALINDAO
(Le diplôme après 40 ans : quand Mandé invente la date de péremption du savoir)

Il est des jours où la placidité rime avec sérénité, et d’autres où elle n’est que la forme élégante du silence face à l’absurde.

Cet après-midi-là, le marché de péké d’Alindao vivait ses jours ordinaires : pas de fracas, pas de tohu-bohu, sinon celui, parfaitement réglementaire, des conversations qui se chevauchaient comme des chèvres en saison des amours.

Les calices de péké passaient de main en main avec une régularité qui aurait fait pâlir d’envie le meilleur des services administratifs. Les plus fortunés buvaient tranquillement ; les moins fortunés, eux, buvaient plus lentement, mais avec une détermination qui témoignait d’une remarquable égalité devant le destin.

À Alindao, la solidarité n’est pas un vain mot.

Quand l’un commande, les autres commentent.
Quand l’un paie, les autres dégustent.
Et quand quelqu’un raconte une sottise, tout le monde devient soudain expert en philosophie.

Bref, l’université d’Alindao fonctionnait à plein régime.

Tout à coup, un bruit, presque étouffé par les brouhahas, fit dresser les oreilles les plus fines, celles dont la dose quotidienne de péké n’avait pas encore poussé les propriétaires sur le dangereux chemin de l’overdose.

Un silence relatif s’installa.

Puis apparut TRA-MBOMBA.

La vénérable grand-mère.

Témoin de l’histoire du village, dépositaire de ses secrets et surtout courroie de transmission de la mémoire de la leva, cette mémoire collective qui, contrairement aux archives officielles, n’avait jamais été victime d’une panne d’électricité.

TRA-MBOMBA avançait lentement, majestueusement, appuyée sur son troisième pied : sa légendaire canne.

Elle frappa le sol.

Toc !

Le marché se tut.

Deuxième coup.

Toc !

Même les mouches semblèrent suspendre leur vol.

Troisième coup.

TOC !

Un homme posa spontanément son calice.

Un autre, qui venait pourtant d’expliquer qu’il n’avait « rien bu depuis trois jours », cacha discrètement sa dame-jeanne derrière son voisin.

TRA-MBOMBA prit place.

Elle regarda l’assemblée.

Puis elle soupira.

- Mes enfants…

Personne ne bougea.

- Mes enfants, je n’ai pas fermé l’œil ce matin !

Un murmure parcourut l’assistance.

- J’ai été sidérée par les propos de Mandé, hier, et par les discussions qui s’en sont suivies.

À l’évocation du nom de Mandé, plusieurs regards se croisèrent.

Le vieux Mandé.

Ah ! Le vieux Mandé !

Professeur avare, spécialiste autoproclamé de tout ce qui pouvait être expliqué sans preuve, il régnait en maître sur cette université à ciel ouvert que d’aucuns nommaient pompeusement « l’Université d’Alindao ».

Un établissement prestigieux.

Aucun bâtiment.

Aucun tableau.

Aucune bibliothèque.

Aucun diplôme.

Mais une faculté de commentaires ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Au centre de ce grand amphithéâtre improvisé trônait le vieux Mandé : Recteur autoproclamé, Grand Chancelier des Vérités Altérées, Doyen des Sciences Approximatives, Professeur émérite en Déformation appliquée, Maître de conférences en Ragotologie avancée et Archiviste officiel des faits jamais vérifiés mais toujours affirmés avec aplomb.

Mandé avait, depuis son enfance, une relation particulièrement fusionnelle avec le péké.

Il était tombé, disait-on, dans une dame-jeanne dès son plus jeune âge.

À tel point que même ses raisonnements semblaient avoir subi une fermentation prolongée.

Ses idées avaient parfois la limpidité d’un bon cru : troubles, opaques et difficiles à identifier.

Sa spécialité consistait à prendre une question simple, à la tourner dans tous les sens, à lui ajouter deux ou trois rumeurs, puis à la servir chaude avec un aplomb remarquable.

Et, chose extraordinaire, il parvenait presque toujours à trouver quelqu’un pour l’applaudir.

TRA-MBOMBA reprit :

- Kossibalé, le directeur du seul collège de notre commune, a été choisi pour poursuivre des études supérieures. Il paraît même qu’il va devenir Docòtoròh !

Un rire discret parcourut l’assemblée.

La vieille poursuivit :

- Peut-être reviendra-t-il un jour soigner mes yeux. Ma vue ne distingue déjà plus un éléphant d’un rhinocéros.

Un jeune homme, visiblement plus familier des fûts de Ngouli que des salles de classe de Paris-Congo, intervint :

- Grand-mère, il ne va pas devenir médecin !

- Ah bon ?

- Il va devenir docteur en droit !

TRA-MBOMBA réfléchit quelques secondes.

- C’est la même chose.

- Non, grand-mère !

- Comment ça, non ? Dans les deux cas, il faut savoir où ça fait mal avant de commencer à traiter le problème !

Le marché explosa de rire.

Même les plus sérieux se cachèrent derrière leurs calices.

Mais TRA-MBOMBA n’avait pas terminé.

Elle leva sa canne.

- Ce qui m’a surtout empêchée de dormir, ce sont les paroles de Mandé.

Silence.

- Il aurait dit : « Il faut se méfier de ceux qui terminent leur cursus au-delà de 40 ans. »

Un silence plus profond encore tomba sur le marché.

Puis quelqu’un murmura :

- Ah…

Un autre :

- Il a vraiment dit ça ?

Un troisième :

- Moi, j’ai commencé à 41 ans…

Et un quatrième, déjà inquiet :

- Moi, j’ai 43 ans et je suis encore en première année. Est-ce que je dois me méfier de moi-même ?

Éclat général de rire.

TRA-MBOMBA, cependant, ne riait plus.

Elle regarda l’assemblée et dit :

- Mes enfants, avant de juger ceux qui ont mis du temps à arriver, il faudrait peut-être se souvenir de ceux qui ont parfois contribué à rallonger leur chemin.

Le rire s’éteignit peu à peu.

- Vous avez oublié les années blanches ?

Cette fois, personne ne répondit.

- Vous avez oublié ces années où les amphithéâtres se vidaient, où les salles de classe se taisaient, où les calendriers universitaires étaient suspendus et où des générations entières voyaient leurs études interrompues ?

Elle planta sa canne dans la terre.

- Pour certains, ce furent des années blanches.

Puis elle ajouta :

- Mais pour beaucoup de nos enfants, elles furent surtout des années noires.

Un murmure parcourut l’assistance.

- Des années perdues pour les uns. Des années de re**rd pour les autres. Des années pendant lesquelles certains ont dû recommencer, patienter, travailler, abandonner temporairement leurs études, puis les reprendre lorsque les circonstances le permettaient.

Elle regarda Kossibalé.

- Et aujourd’hui, certains de ceux qui ont vécu cette époque viennent expliquer doctement qu’il faudrait se méfier de ceux qui terminent leurs études après quarante ans !

TRA-MBOMBA secoua la tête.

- Ah, mes enfants ! Voilà une curieuse façon de regarder l’histoire !

Un homme toussa.

Un autre baissa les yeux.

Même le vieux Mandé commençait à comprendre que le péké allait devenir secondaire dans cette affaire.

TRA-MBOMBA poursuivit :

- Il existe une chose plus étrange encore.

Elle fit une pause.

- C’est lorsque les bourreaux se transforment en chirurgiens et se mettent à critiquer les cicatrices laissées par leurs propres opérations.

Un silence glacial tomba.

Puis, au fond du marché, une voix étouffée :

- Grand-mère vient de sortir le scalpel !

Un rire nerveux parcourut l’assemblée.

TRA-MBOMBA continua, imperturbable :

- Ils ont contribué à couper le chemin, et maintenant ils reprochent aux voyageurs d’être arrivés en re**rd.

Elle se tourna vers Mandé.

- Ils ont participé au coup d’arrêt, et maintenant ils donnent des leçons à ceux qui ont dû repartir.

- Ils ont vu des générations interrompues, et aujourd’hui ils regardent l’âge du diplôme comme s’il s’agissait d’une maladie contagieuse.

Mandé voulut intervenir.

TRA-MBOMBA leva sa canne.

Il se ravisa.

- Lorsqu’on a contribué à créer le re**rd d’un homme, on devrait avoir la décence de ne pas transformer ce re**rd en accusation contre lui.

Cette fois, personne ne riait.

La vieille reprit doucement :

- Certains ont eu la facilité d’un parcours linéaire.

- D’autres ont dû affronter les détours de l’histoire.

- Certains ont étudié sans interruption.

- D’autres ont dû traverser des années où étudier relevait presque de la prouesse.

- Certains ont reçu des encouragements.

- D’autres ont rencontré des obstacles.

Elle regarda l’assemblée.

- Mais tous ont le droit d’arriver.

Alors seulement, le vieux Mandé se redressa.

Lentement.

Très lentement.

Tel un python réveillé par l’odeur d’une pitance nouvelle.

Il posa son calice.

Ajusta son boubou.

Se racla la gorge avec la solennité d’un ministre présentant le budget national.

Puis déclara :

- Je maintiens !

Personne ne répondit.

- Oui ! Je maintiens ! À mon âge, il faut savoir reconnaître les choses !

TRA-MBOMBA le regarda longuement.

- Les choses ?

- Oui.

- Lesquelles ?

Mandé hésita.

- Les choses… académiques.

- Ah !

La vieille sourit.

- Et depuis quand l’âge rend-il une personne moins capable d’apprendre ?

Mandé voulut répondre.

Elle leva la canne.

Il se tut.

- Depuis quand un cerveau cesse-t-il de fonctionner parce que le calendrier a changé de page ?

Mandé ouvrit la bouche.

La referma.

Un homme au fond du marché murmura :

- Le vieux vient de perdre son doctorat imaginaire.

Nouveau fou rire.

TRA-MBOMBA continua :

- « Il faut se méfier de ceux qui terminent leur cursus au-delà de 40 ans » : voilà une curieuse conception du savoir !

Elle marqua une pause.

Puis poursuivit :

- Faudrait-il donc considérer qu’un diplôme obtenu à 25 ans serait nécessairement supérieur à celui obtenu à 45 ans ? Depuis quand l’intelligence, la compétence et la valeur d’un universitaire sont-elles soumises à une date de péremption ?

- Certains ont eu la facilité d’un parcours linéaire ; d’autres ont dû travailler, affronter des responsabilités, reprendre leurs études ou simplement emprunter un chemin différent.

- Le mérite ne se mesure pas au nombre d’années qu’il a fallu pour parvenir au bout du chemin.

Elle regarda Mandé droit dans les yeux.

- Et, entre nous, je me méfierais davantage de celui qui a obtenu très tôt ses diplômes mais qui, des années plus t**d, est incapable de soutenir une argumentation solide, que de celui qui a mis plus de temps à achever son cursus mais qui maîtrise parfaitement son sujet.

Elle leva une dernière fois sa canne.

- Ce n’est pas l’âge du diplôme qui fait la valeur du diplômé ; c’est ce qu’il sait, ce qu’il comprend et ce qu’il est capable de démontrer.

Un silence.

Puis deux.

Puis trois.

Enfin, au fond du marché, une voix s’éleva :

- Grand-mère, et le péké ?

TRA-MBOMBA tourna lentement la tête.

- Quoi, le péké ?

- Est-ce que la sagesse autorise encore un dernier calice ?

La vieille sourit.

- La sagesse, oui. L’overdose, non.

Le marché éclata de rire.

Même Mandé finit par sourire.

Il reprit son calice, regarda Kossibalé et lança :

- Bon… Docteur en droit, alors ?

Kossibalé répondit :

- Oui, vieux Mandé.

Mandé hocha gravement la tête.

- Eh bien, continue à soigner la République. Moi, je vais soigner mon ignorance.

Et ce jour-là, pour la première fois dans l’histoire de l’Université d’Alindao, le vieux Mandé venait de prononcer une phrase qui méritait véritablement un diplôme.

Un diplôme de sagesse.

Mais celui-là, heureusement pour lui, n’avait pas de limite d’âge.

Et TRA-MBOMBA, avant de reprendre sa canne et de quitter l’amphithéâtre de péké, se retourna une dernière fois :

- Mes enfants, souvenez-vous toujours d’une chose : lorsqu’on a soi-même contribué à casser le chemin de quelqu’un, on ne devrait pas se moquer de la poussière qu’il a sur les pieds en arrivant au bout.

Elle frappa trois fois le sol.

Toc !

Toc !

TOC !

Puis elle ajouta :

- Et surtout, ne confondez jamais le re**rd d’un homme avec l’échec de son parcours. Parfois, ce n’est pas l’étudiant qui a pris trop de temps ; c’est simplement l’Histoire qui lui en a volé.

Elle s’éloigna.

Le marché resta silencieux.

Mandé regarda son calice.

Puis Kossibalé.

Puis son propre reflet dans la dame-jeanne.

Et, pour la première fois de sa vie, il sembla se demander si le véritable problème n’était peut-être pas l’âge auquel on termine ses études…

mais l’âge auquel on cesse d’apprendre.

LÉGITIME DÉFENSEBraquage à cœur arméJ’ai tiré sur elle…C’était de la légitime défense.Elle me poursuivait de ses yeux,me...
10/08/2026

LÉGITIME DÉFENSE
Braquage à cœur armé

J’ai tiré sur elle…
C’était de la légitime défense.
Elle me poursuivait de ses yeux,
me désarmait de son sourire,
et chacun de ses silences
était une sommation d’aimer.

Elle était l’Amour.
Elle était le juge.
Et moi, pauvre coupable,
je comparaissais devant ses yeux
avec mon cœur pour seul avocat.

Elle avait dressé contre moi
toute la beauté du monde :
ses lèvres comme une sentence,
ses yeux comme une évidence,
son sourire comme un piège
dont je ne désirais même pas sortir.

Alors j’ai pris une rose.

Une seule.

Je l’ai tenue comme on tient une arme
quand on sait qu’on va perdre la guerre.
Je la lui ai offerte, tremblant presque,
avec ce geste dérisoire
des hommes qui donnent une fleur
quand ils n’ont plus de mots.

J’ai tiré.

Pas de poudre.
Pas de feu.
Pas de b***e.

Une rose.

Et la rose a traversé sa défense.

Elle a vacillé sous mon charme ;
ses yeux ont baissé leurs armes,
son sourire a désarmé sa colère,
et celle qui venait me juger
a succombé à son propre verdict.

Voilà mon crime.

Braquage à cœur armé.

Je n’ai fracturé aucune porte.
Je n’ai forcé aucune serrure.
Je suis entré dans son cœur
par la seule effraction permise aux amoureux :
la tendresse.

Et depuis, dans la douce clinique de mon cœur,
elle est en soins intensifs.

Son souffle est devenu le mien.
Son pouls bat contre mes nuits.
Je veille sur elle comme un coupable
qui aurait peur de voir disparaître
la preuve vivante de son innocence.

Si son cœur faiblit,
je ne fuirai pas.

Bouche à bouche, je lui rendrai son souffle.
Je soufflerai dans ses lèvres
tout ce que je n’ai pas su dire,
jusqu’à ce que son cœur reparte,
jusqu’à ce que l’amour respire encore.

Et maintenant, qu’on me juge !

Je ne veux ni grâce,
ni circonstance atténuante,
ni liberté conditionnelle.

Je plaiderai coupable.

Et je supplierai celle qui me juge
de prononcer contre moi
la plus terrible des sentences :

Dix mille baisers en dommages et intérêts ;
trente mille regards qui me désarment ;
vingt mille gestes de tendresse ;
et la perpétuité dans ses bras.

Qu’on ajoute à ma peine
la récidive, chaque matin,
et qu’aucune remise de peine
ne soit jamais accordée.

Car si l’on me condamne à l’aimer,
je plaide coupable d’avance.

Et si mon juge est elle,
si mon crime est elle,
si ma victime est elle,
si ma prison est elle…

Alors, mon Dieu,
que jamais ne s’ouvre la porte de cette prison.

Car j’ai tiré sur l’Amour
avec une rose offerte…

et depuis qu’elle a succombé à mon charme,
c’est moi qui suis tombé sous le sien.

Théophile EKA2 de Tra-Mbomba
Bé-afric’Eka littérature

Les chroniques d’AlindaoL’AMOUR RAVI PAR LA CITERNEUne semaine déjà !Il est des plaies qui jamais ne se cicatrisent !Une...
09/08/2026

Les chroniques d’Alindao
L’AMOUR RAVI PAR LA CITERNE

Une semaine déjà !

Il est des plaies qui jamais ne se cicatrisent !

Une semaine ?
Deux ?
Un mois ?

Mokossi avait réellement perdu la notion du temps.

Que vaut la vie si l’amour n’existait pas ?
Et quel plus grand ravage que de l’avoir connu pour le perdre ?
Il eût valu qu’il n’existât point !

Il ne savait plus depuis combien de jours il était couché, assis, debout ou simplement absent à lui-même. Le jour et la nuit avaient fini par se confondre dans une longue procession de souvenirs, de cauchemars et de silences.

Sous les tecks, ses larmes étaient blanches, telles la sève des palmiers abattus. Lui-même était terrassé.

Il maudissait encore cette envie d’aller aux toilettes qui l’avait épargné d’une mort certaine, mais lui avait estampillé dans la mémoire ce spectacle apocalyptique.

Quelques minutes auparavant, il était assis avec Lyana dans cette petite cave, cette buvette adossée à la route, du côté du quartier Calvaire, sur la route de Kongbo. Ils avaient choisi une table comme ils en avaient tant choisi d’autres. Il y avait des rires, des voix, le cliquetis des bouteilles, quelques clients accoudés, des vendeurs de cacahuètes allant de table en table.

Lyana riait.

Elle riait de cette manière qui désarmait Mokossi.

Il la regardait plus qu’il ne l’écoutait.

Puis cette envie banale, insignifiante, presque ridicule, d’aller aux toilettes.

-,Je reviens, avait-il dit.

Il était parti.

Quelques instants plus t**d, Gbékpa, la foudre, sembla avoir décidé de partager leur beuverie.

Un bruit assourdissant !

Un fracas de fin du monde !

Un grondement si violent que les murs eux-mêmes semblèrent pousser un cri.

La citerne venait de se renverser sur la buvette.

Mokossi, dans les toilettes, resta figé.

Puis il entendit les cris.

Il sortit.

Et le monde qu’il connaissait n’existait plus.

De leurs places assises, de celles de leurs voisins de table, des bancs, des tables, des bouteilles et des vendeurs de cacahuètes, il ne restait qu’un amas indescriptible.

La citerne était couchée là, énorme, monstrueuse, comme une bête venue s’abattre sur les vivants.

Mokossi courut.

- Lyana !

Il cria encore.

- LYANA !

Personne ne répondit.

Il voulut soulever la masse.

Des hommes le retinrent.

- Laisse !

- Elle est là !

- Mokossi, laisse !

- ELLE EST LÀ !

Il se débattit.

- Lyana ! Lyana !

Mais la citerne était plus forte que les bras des hommes.

Plus forte que les cris.

Plus forte que l’amour.

LYANA n’était plus.

Elle ne pouvait plus être.

Mais elle était.

Là où Mokossi ne pouvait l’imaginer.

Sous cette masse.

Sous cette citerne.

Il ne se souvenait plus de la suite.

Seulement d’un vertige.

Du ciel qui tournait.

Des voix qui s’éloignaient.

Puis du noir.

À son réveil, il était à l’hôpital d’Alindao.

Et c’est là qu’il apprit.

Dix-huit morts.

Plusieurs blessés graves.

Et parmi les morts, Lyana.

Lyana !

Son sourire.

Ses yeux.

Sa voix.

Son rire.

Son amour.

Tout cela désormais au passé.

Même le pire s’échappait.

Les jours suivants, Mokossi devint une ombre.

Ses amis venaient le voir.

Il ne parlait presque pas.

Il ne mangeait presque plus.

Il regardait dans le vide.

Quelqu’un lui parlait, il semblait ne pas entendre.

On prononçait son nom, il tournait parfois la tête avec lenteur, comme si ce nom appartenait à quelqu’un d’autre.

Ses amis essayèrent tout.

La visite.

Les conversations.

Les souvenirs.

Les plaisanteries.

Rien.

Alors, quelques jours plus t**d, ils décidèrent de le traîner au marché de péké.

- Il faut le sortir de là, dit l’un.

- Il ne veut voir personne.

- Justement.

- Il ne veut plus boire.

- Justement !

- Il ne veut plus rire.

- Alors nous rirons pour lui jusqu’à ce qu’il nous traite d’idiots !

Et ils l’emmenèrent presque de force.

Le marché de péké !

Lieu mythique.

Lieu de palabres.

Lieu où les calebasses avaient parfois plus de sagesse que ceux qui les tenaient.

Lieu où les hommes venaient refaire le monde après avoir refait trois fois leur calebasse.

C’était ici que se trouvait la fameuse Université des Fables Avinées.

Ici, aucun concours d’entrée.

Le seul diplôme exigé consistait à parler plus fort que son voisin.

Le doctorat s’obtenait après trois calebasses.

L’agrégation après cinq.

Quant au professorat, il était automatiquement décerné à celui qui interrompait les autres avec suffisamment d’assurance.

On y enseignait la philosophie du péké, la géopolitique du quartier, la médecine des lendemains difficiles, la météorologie des ragots et surtout cette discipline reine : la certitude sans preuve.

Au centre de cette prestigieuse académie trônait son fondateur.

Le vieux Mandé.

Recteur à vie par décret personnel.

Grand Chancelier des Vérités Variables.

Professeur titulaire de Logique Inversée.

Docteur Honoris Causa en Ragotologie comparée.

Chercheur principal au Laboratoire des Conclusions Hâtives.

Directeur de l’Institut des Faits Jamais Vérifiés mais Confirmés par Tout le Monde.

On racontait que, nourrisson, il était tombé dans une dame-jeanne de péké.

Depuis lors, il ne distinguait plus très bien la mémoire de l’imagination.

Mais personne ne lui en tenait rigueur.

À Alindao, la frontière entre les deux était devenue une coutume.

Lorsque Mokossi arriva, le vieux Mandé le regarda longuement.

- Qu’est-ce que tu prends ?

Mokossi ne répondit pas.

- Péké ?

Silence.

- Eau ?

Silence.

- Cacahuètes ?

Toujours rien.

Mandé fronça les sourcils.

- Rien ?

Il se tourna vers l’assemblée.

- Mes chers collègues, nous avons un cas clinique !

Quelques hommes sourirent.

- Un homme qui vient au marché de péké et qui demande rien !

Un rire timide parcourut les tables.

Mokossi ne sourit pas.

Mandé comprit.

Il posa sa calebasse.

- Qu’est-ce qu’il a ?

Un ami répondit :

- Il a perdu Lyana.

Le vieux Mandé se tut.

- Dans l’accident de la citerne, précisa l’homme.

Le silence tomba.

- Dix-huit morts, ajouta un autre.

Mandé regarda Mokossi.

Puis sa calebasse.

Puis le sol.

Pour la première fois depuis longtemps, le grand professeur de Logique Inversée n’avait aucune conclusion hâtive à proposer.

Il s’approcha.

- Mon fils…

Mokossi leva les yeux.

- Pleure.

Mokossi ne répondit pas.

- Pleure, mon fils. Ne retiens rien.

Un autre homme s’approcha.

- On ne console pas un homme qui vient de perdre son cœur. On reste simplement près de lui jusqu’à ce que ses larmes aient fini de parler.

Mokossi éclata en sanglots.

Alors les hommes se turent.

Même ceux qui avaient toujours quelque chose à dire.

Même ceux qui pouvaient transformer une chèvre en ministre après quatre calebasses.

Aujourd’hui, personne ne parlait.

Le vieux Mandé prit une calebasse pleine, la regarda, puis la posa à terre.

- Le péké peut faire oublier une nuit, dit-il. Il ne peut pas ressusciter un mort.

Il se tourna vers Mokossi.

- Nous ne t’avons pas amené ici pour oublier Lyana.

- Alors pourquoi ?

Mandé désigna les hommes.

- Pour que tu comprennes que tu es encore vivant.

Mokossi baissa la tête.

- Je ne veux plus être vivant.

Un silence terrible suivit.

Alors une vieille voix s’éleva derrière eux.

- Ce n’est pas à toi d’en décider.

Tout le monde se retourna.

C’était grand-mère Tra-Mbomba.

La sage et vénérée grand-mère Tra-Mbomba.

Elle avançait lentement avec son bâton.

Elle s’approcha de Mokossi et s’assit à côté de lui.

Elle ne demanda rien.

Elle regarda simplement les hommes, les calebasses, les arbres et le ciel.

Puis elle dit :

- Mon fils, tu cherches Lyana.

- Oui.

- Où ?

- Là où elle est morte.

Tra-Mbomba secoua doucement la tête.

- Non.

Mokossi la regarda.

- Son corps est là où elle est morte. Mais Lyana n’est pas là.

- Alors où est-elle ?

La vieille femme posa sa main sur sa poitrine.

-Ici.

Mokossi se mit à pleurer.

- Mais mon cœur me fait mal !

- Je sais.

- Il me brûle !

- Je sais.

- Alors pourquoi me dis-tu qu’elle est là ?

Tra-Mbomba regarda les tecks.

- Parce que ceux que nous avons véritablement aimés ne quittent jamais complètement la maison qu’est notre cœur.

Elle prit une poignée de terre.

- Tu voudrais oublier Lyana pour ne plus souffrir.

Elle ouvrit la main.

La terre tomba lentement entre ses doigts.

- Mais si tu oublies Lyana, tu oublieras aussi tout ce qu’elle t’a donné.

Mokossi resta immobile.

- Tu souffres parce qu’elle est morte, poursuivit-elle. Mais tu souffres aussi parce qu’elle a vécu.

Il leva les yeux.

- Comment peut-on souffrir parce qu’elle a vécu ?

- Parce que si elle n’avait jamais vécu, tu ne connaîtrais pas cette douleur.

Elle marqua une pause.

- Mais tu n’aurais jamais connu son sourire.

Mokossi ferma les yeux.

- Son regard.

Les larmes coulèrent.

- Sa voix.

Il trembla.

- Son amour.

Il porta la main à son cœur.

Tra-Mbomba murmura :

- Certaines douleurs sont simplement la cicatrice d’un bonheur trop grand.

Le vieux Mandé baissa la tête.

- Grand-mère vient de donner le meilleur cours de toute l’histoire de l’Université des Fables Avinées.

Tra-Mbomba le regarda.

- Tais-toi, vieux buveur !

Un petit rire traversa l’assemblée.

Même Mokossi esquissa quelque chose qui ressemblait à un sourire.

Mandé leva les mains.

- Je me tais.

- Pour une fois.

- Je suis professeur, grand-mère.

- Justement.

Quelques rires éclatèrent.

Des rires mouillés de larmes.

Et ce fut peut-être la première victoire de la journée.

Car après plusieurs jours de ténèbres, Mokossi venait de sourire.

À peine.

Mais il avait souri.

Tra-Mbomba regarda les hommes.

- Vous buvez ensemble ici.

Tous acquiescèrent.

- Vous riez ensemble ici.

Silence.

- Vous racontez vos fables ici.

Le vieux Mandé toussota.

- Certaines sont vraies.

- Personne ne t’a demandé ton avis.

Les hommes rirent.

Tra-Mbomba poursuivit :

- Alors aujourd’hui, vous allez pleurer ensemble ici.

Elle prit une calebasse.

- Le péké vous réunit dans la joie. Que votre fraternité vous réunisse dans la douleur.

Elle regarda Mokossi.

- Nous ne boirons pas pour oublier Lyana.

Puis elle regarda les autres.

- Nous ne boirons pas pour oublier les dix-huit morts.

Elle leva les yeux vers le ciel.

- Nous boirons un jour pour nous souvenir.

Elle posa la calebasse.

- Aujourd’hui, nous pleurons.

Alors, autour de Mokossi, les hommes formèrent un cercle.

Un pleurait son frère.

Un autre son ami.

Un autre son voisin.

Un autre son fils.

Et Mokossi pleurait Lyana.

Le marché de péké, habituellement si bruyant, était devenu étrangement silencieux.

Le péké avait perdu son goût.

Les plaisanteries avaient perdu leur arrogance.

Les calebasses semblaient elles-mêmes porter le deuil.

Puis Mokossi regarda au loin.

Et Lyana revint.

Pas sous la citerne.

Pas dans les décombres.

Mais dans sa mémoire.

Beauté rayonnante, éclats de charme,
Qui hantent et désarment ;
Sourire merveilleux et ravageur,
Douceur de feu pour un langage du cœur…
Elle était !

Il ferma les yeux.

Beauté féérique des profondeurs de la rivière Bangui-Ketté,
Sirène, ange, fée, mon flambeau,
Mythe, réalité, toi mon Picasso !

Elle fut !

Sa voix se brisa.

Noire fille d’Afrique, wé, mon chaud rayon de soleil ;
Belle telle une émeraude, couleur tige de fleur ;
Aussi belle qu’une cascade de nuages dans le ciel,
Multitude d’éclairs illuminant un triste cœur.

Elle a vécu !

Il essuya ses joues.

Mais les larmes revenaient.

Belle comme un bouton de coton, léché de rosée,
Comme une sauterelle posée sur une feuille ;
Toutes les couleurs de la vie, elle a su allumer,
Pour me ramener sur la terre de mes aïeuls.

Il s’arrêta.

Rosée, elle s’est évaporée !

Personne ne bougeait.

Puis il reprit :

Belle comme un lever de soleil à l’aurore ;
Elle, son pays, son village, ma biche, ma gazelle ;
Elle, ma pierre précieuse qui luisait, mon trésor,
Dans ce cœur rajeuni par une Pâque nouvelle.

Il porta les mains à son visage.

- Perdue à jamais !

Un long silence.

Puis le vieux Mandé murmura :

- Non, Mokossi.

Mokossi le regarda.

- Pas à jamais.

- Elle est morte.

- Oui.

- Alors ?

Mandé posa une main sur son cœur.

- Perdue pour tes yeux. Pas pour ta mémoire.

Tra-Mbomba acquiesça.

- Et tant que tu raconteras sa beauté, tant que tu prononceras son nom, tant que quelqu’un se souviendra de son sourire, Lyana ne sera jamais tout à fait absente.

Le vent passa dans les tecks.

Une goutte de sève glissa lentement sur l’écorce.

Mokossi la regarda.

Et, pour la première fois depuis l’accident, il ne maudit pas ses larmes.

Il les laissa couler.

Parce qu’il comprit enfin que certaines larmes ne sont pas des signes de faiblesse.

Elles sont la manière dont l’amour refuse de mourir.

Et ce soir-là, au marché de péké, à l’Université des Fables Avinées, personne ne sut vraiment si le vieux Mandé avait donné une leçon, si Tra-Mbomba avait raconté une vérité ou si les calebasses avaient simplement fait leur œuvre.

Mais tous comprirent une chose :

le péké ne ressuscite pas les morts.

L’amitié ne guérit pas toutes les blessures.

Le temps n’efface pas tous les amours.

Mais parfois, lorsque le cœur d’un homme est brisé, il suffit que quelques hommes s’asseyent autour de lui pour lui rappeler qu’il n’est pas encore tout à fait mort.

Théophile EKA2

Les chroniques d’Alindao(La raison serait-elle, vraiment, hélène?)Le 14 juillet, par une de ces ironies dont l’Histoire ...
06/08/2026

Les chroniques d’Alindao
(La raison serait-elle, vraiment, hélène?)

Le 14 juillet, par une de ces ironies dont l’Histoire raffole, Alindao était en fête.

Non pas parce que quelqu’un avait décidé de commémorer la prise de la Bastille. À vrai dire, si l’on avait demandé à la moitié des habitants où se trouvait cette Bastille, certains auraient juré qu’il s’agissait d’un quartier de Bangui, d’autres d’un ancien préfet français.

Non.

La véritable révolution du jour avait eu lieu à la caisse de l’entreprise PINK’TOWN.

Les ouvriers venaient de toucher leur premier salaire.

Et, dans toutes les civilisations connues, il existe une loi plus ancienne que le Code civil, plus respectée que les Dix Commandements et infiniment plus contraignante que le règlement intérieur d’une entreprise : un premier salaire ne rentre jamais directement à la maison.

Il fait escale.

Au marché de péké.

Là où les billets changent rapidement de propriétaire et où les promesses d’épargne meurent avant même le coucher du soleil.

L’entreprise PINK’TOWN avait été chargée de ressusciter un vieux pont reliant le quartier Paris-Congo au centre-ville. Quinze années avaient suffi pour que l’ouvrage, fatigué d’entendre les mêmes discours politiques, décide de s’allonger définitivement dans son lit de rivière.

La route qui menait jusqu’à l’école du quartier devait, elle aussi, retrouver une dignité. Depuis des années, les enfants l’empruntaient avec plus de prudence que les ministres ne traversent une commission d’enquête.

Ce chantier était une bénédiction.

À Alindao, l’argent n’avait pas seulement remis du beurre dans les épinards ; il avait surtout rendu l’huile de palme aux feuilles de manioc, ce qui, dans l’échelle locale du bonheur, dépassait largement toutes les statistiques du FMI.

Le marché de péké bouillonnait.

Ce lieu portait un nom que personne n’avait jamais osé contester.

L’Université.

Pourquoi Université ?

Parce qu’on y enseignait absolument tout.

L’économie sans économistes.

La politique sans élections.

La médecine sans infirmiers.

La justice sans magistrats.

L’histoire sans archives.

Et surtout la vérité… sans aucune obligation de preuve.

À l’Université, chacun possédait un doctorat dans le domaine qu’il venait justement de découvrir.

Les diplômés y étaient innombrables.

Les ignorants, inexistants.

Au milieu de cette prestigieuse institution siégeait son plus éminent professeur.

Le vieux Mandé.

Recteur à vie par décision personnelle.

Grand Chancelier des Vérités Variables.

Professeur titulaire de Logique Inversée.

Docteur Honoris Causa en Ragotologie comparée.

Chercheur principal au Laboratoire des Conclusions Hâtives.

Directeur de l’Institut des Faits Jamais Vérifiés mais Confirmés par Tout le Monde.

On racontait que, bébé, il était tombé dans une Dame-Jeanne de péké.

Depuis, il ne marchait plus tout à fait droit.

Ses raisonnements non plus.

Mais c’était précisément ce qui faisait leur réputation.

Le vieux Mandé possédait un don extraordinaire.

Il pouvait démontrer le contraire d’une évidence avec une telle élégance que l’évidence elle-même finissait par demander pardon.

S’il vous affirmait qu’un poisson s’était noyé, vous demandiez d’abord dans quelle rivière avant de réaliser que quelque chose clochait.

Cet après-midi-là, les amphithéâtres de l’Université étaient pleins.

La soutenance du jour promettait d’être mémorable.

Elle faisait suite à une dispute survenue le matin même sur le chantier.

Le candidat à la polémique s’appelait Ébélé.

Second contremaître.

Vieil homme dont les souvenirs avaient cessé depuis longtemps d’obéir au calendrier.

Selon lui, il avait participé à la construction du vieux pont.

Certains disaient qu’il y avait simplement transporté une brouette.

D’autres soutenaient qu’il était venu regarder les travaux pendant deux semaines.

Lui parlait comme s’il avait personnellement dessiné les plans avec Gustave Eiffel.

Une chose était certaine.

Ébélé ne jurait que par son ancien patron.

Monsieur Mange-Mil.

Un Blanc.

Diplômé d’une école française.

Pour Ébélé, ces deux informations suffisaient à constituer un curriculum vitae.

À l’entendre, un Européen n’avait pas besoin d’être compétent.

Il lui suffisait d’être européen pour que la compétence vienne naturellement le saluer au garde-à-vous.

L’actuel patron, Monsieur Fiobona, ingénieur des Ponts et Chaussées formé à Dakar, souffrait d’un handicap autrement plus grave.

Il était Africain.

Chaque décision qu’il prenait était accueillie par Ébélé avec le même soupir.

- Hum… si c’était Mange-Mil…

Puis venait la sentence.

- La raison est hélène.

Personne ne savait exactement qui était cette Hélène.

Était-ce une femme ?

Une déesse ?

Une philosophe ?

Une bouteille de whisky ?

Même Ébélé semblait hésiter selon le niveau de remplissage de sa calebasse.

Mais il répétait cette formule avec une conviction telle que plusieurs jeunes ouvriers commençaient à croire que les idées intelligentes obtenaient automatiquement un visa Schengen avant de naître.

Le vieux Mandé caressait sa barbe.

Il souriait.

Il savait qu’un homme convaincu d’avoir toujours raison n’était jamais un adversaire.

Seulement une matière première.

Le vieux Mandé se redressa sur son tabouret.

- Alors, Ébélé, si je comprends bien, un Blanc construit un pont solide parce qu’il est Blanc, et un Noir construit un pont fragile parce qu’il est Noir ?

- Exactement !

- Donc, si un Blanc plante un bananier, les bananes poussent plus vite ?

L’assemblée éclata de rire.

Ébélé, imperturbable, leva un doigt.

- Tu plaisantes, Mandé. Ce n’est pas pareil.

- Ah bon ? Pourtant tu viens de fabriquer la même logique.

Les calebasses se levèrent comme pour saluer la remarque.

Le vieux Mandé poursuivit.

- Et dis-moi… ce pont que tu admires tant…

- Oui ?

- Il est où aujourd’hui ?

Ébélé hésita.

- Il est… cassé.

- Ah ! Donc même les ouvrages des Blancs vieillissent ?

Les rires redoublèrent.

Mandé prit un air grave.

- Mes frères, voilà une découverte scientifique majeure ! Il faudrait prévenir l’Europe immédiatement : leurs ponts meurent eux aussi !

Toute l’Université explosa.

Même ceux qui riaient ne savaient plus exactement de qui ils riaient.

Mandé continua.

- Et celui que construit Fiobona ?

- On verra bien…

- Donc tu condamnes un enfant avant sa naissance ?

- Je connais déjà le résultat.

- Tu connais même ce qui n’existe pas encore ?

Mandé leva les bras au ciel.

- Voilà un homme qui devrait remplacer Dieu pendant les congés !

Les éclats de rire couvrirent quelques instants le bruit des insectes.

Ébélé, piqué au vif, vida sa calebasse d’un trait.

- Tu peux te moquer. Moi, j’ai travaillé avec Mange-Mil. Ce Blanc-là connaissait son métier.

Mandé acquiesça.

- Je n’en doute pas.

Il marqua une pause.

- Mais rappelle-moi… qui mélangeait le ciment ?

- Les ouvriers.

- Qui cassait les pierres ?

- Les ouvriers.

- Qui portait le sable ?

- Les ouvriers.

- Qui coulait le béton ?

- Les ouvriers.

- Qui montait les échafaudages ?

- Les ouvriers.

- Et ces ouvriers… ils venaient de Stockholm ou de Bambari ?

Cette fois, le rire eut quelque chose de gêné.

Quelques hommes baissèrent les yeux.

Mandé sourit.

- Étrange affaire tout de même…

Quand le pont tient, le génie est blanc.

Quand il s’écroule quinze ans plus t**d, le ciment devient africain.

Le silence s’installa.

À cet instant précis…

Tac !

Une canne frappa le sol.

Une seule fois.

Pas plus fort qu’il ne fallait.

Juste assez pour rappeler au vacarme qu’il avait une mère : le silence.

Tous les regards se tournèrent vers Tra-Mbomba.

Depuis le début, la vieille femme semblait dormir.

Les yeux clos.

Le menton posé sur sa poitrine.

Beaucoup pensaient que l’âge avait fini par gagner la bataille.

Ils se trompaient.

Elle écoutait.

Toujours.

Elle ouvrit lentement les yeux.

Balaya l’assemblée d’un regard où il y avait davantage de tendresse que de colère.

Puis elle dit :

- Vous me faites penser à deux chiens qui se disputent l’ombre d’un arbre pendant que le soleil les brûle.

Personne n’osa sourire.

Elle poursuivit.

- Ébélé admire un Blanc qu’il a connu.

Mandé se moque d’un Noir qui n’a encore rien terminé.

Et vous tous, vous buvez pendant que le pont attend.

Elle désigna le chantier d’un mouvement de canne.

- Savez-vous pourquoi ce pont est tombé ?

Personne ne répondit.

- Parce que le béton vieillit.

Parce que l’eau travaille.

Parce que le temps ne respecte ni les diplômes ni la couleur de la peau.

Elle fixa Ébélé.

- Tu confonds l’homme avec sa peau.

Puis Mandé.

- Et toi, tu confonds l’esprit avec l’esprit de vin.

L’assemblée éclata d’un rire discret.

Même Mandé baissa la tête en souriant.

Tra-Mbomba reprit.

- Le Blanc n’est pas intelligent parce qu’il est blanc.

Le Noir n’est pas incapable parce qu’il est noir.

L’imbécile, lui, est universel.

Il naît partout.

Il parle toutes les langues.

Et, malheureusement, il se reproduit très bien.

Cette fois, personne ne rit.

La vieille femme se leva avec lenteur.

- Vous cherchez toujours de quel côté habite la raison.

La raison n’habite ni l’Europe, ni l’Afrique.

Elle habite chez celui qui accepte d’avoir tort.

Elle s’appuya sur sa canne.

- Et cette maison-là…

Elle regarda les calebasses alignées devant les hommes.

- …je constate qu’elle est encore en construction.

Tra-Mbomba s’éloigna sans attendre les applaudissements.

Personne ne trouva un mot à ajouter.

Même le vieux Mandé, Recteur des Vérités Variables, savait reconnaître les rares jours où une seule phrase valait davantage que tous les discours.

Dans la cour de l’Université, le silence reçut ce soir-là le diplôme que personne n’avait jamais réussi à décrocher.

Pape Théophile EKA2

Adresse

Bourg-la-Reine

Site Web

Notifications

Soyez le premier à savoir et laissez-nous vous envoyer un courriel lorsque Bé-afric’Eka littérature publie des nouvelles et des promotions. Votre adresse e-mail ne sera pas utilisée à d'autres fins, et vous pouvez vous désabonner à tout moment.

Raccourcis

Partager

Type