25/05/2021
Le songe de Kazem Shahryari
Kazem Shahryari, Encore une nuit tranquille, Lettres persanes, 2016
Jean-Pierre Ferrini
Le Livre des Rois de Ferdowsi, le Shâhnâmeh, le berceau et le trésor de la langue persane, raconte une légende qui structurerait peut-être une part de l’inconscient collectif iranien, comme le suggère Gohar Homayounpour dans Une psychanalyste à Téhéran (Bayard, 2014). Il s’agit de l’histoire de Zâl, de l’enfant Zâl qui naît avec des cheveux blanc, qui naîtrait donc en somme vieillard, et que son père, horrifié, blessé dans sa fierté patriarcale, désire tuer. Mais l’oiseau Simorgh, qui vit au sommet du Damavand (dans les monts Alborz), recueille Zâl, l’élève, jusqu’à ce que le père, repentant, reconnaisse sa faute. Zâl, ensuite, aura pour fils Rostam, un équivalent de notre Achille homérique, qui lui-même aura pour fils Sohrâb, et qu’il tuera cette fois aveuglément dans un duel tragique, l’un et l’autre, Rostam et Sohrâb, combattant sans savoir qu’ils étaient père et fils. Ainsi, une malédiction serait gravée dès l’origine – une des origines possibles – dans la mythologie iranienne : celle de pères infanticides, à rebours de la mythologie gréco-œdipienne.
Bien que Kazem Shahryari ne se résigne pas à son destin de « fils d’Iran », son histoire présenterait quelques similitudes. Un peu comme une scène primitive (qu’on excuse ce langage exagérément psychanalytique), un fait tragique détermine l’énergie créatrice qui l’anime. On en trouve des traces disséminées dans sa vie d’homme de théâtre, d’artiste et dans les poèmes qu’il écrits, notamment dans le recueil que les généreuses éditions Lettres persanes de Jalal Alavinia viennent de publier, Encore une nuit tranquille (2016) :
Parfois feu
Parfois fumée
Parfois sang
Encerclé dans un simulacre
De fusillade
(p. 64)
Cette fois pour sûr
J’allais recevoir
Cette b***e
(p. 91)
Sous le régime de Mohammad Reza Pahlavi, très tôt, la passion du théâtre s’empara de Kazem Shahryari et, engagé dans cette voie, il endura censure et répression de l’impitoyable police du Shah, la Savak. On finit par l’emprisonner et il subit une « exécution par simulacre », c’est-à-dire qu’on lui fit croire avec d’autres détenus qu’on allait les fusiller. De cette épreuve, de ce traumatisme qu’il éprouva, Kazem Shahryari devint chauve et je ne puis m’empêcher d’établir une analogie avec le sort de Zâl. Si Kazem Shahryari n’est pas né avec des cheveux blancs, en voyant la mort en face, il perdit momentanément les cheveux. Le Secret de Shouane ou les mésaventures de Hassan Katchal (L’Harmattan, 1999) en relate les péripéties de manière détournée. Dans ce conte, Hassan ne naît avec des cheveux blancs, mais chauve….
Les pères, d’abord ceux de la génération du Shah, ensuite ceux de la génération de Khomeiny, après la Révolution de 1979, bannirent Kazem Shahryari de son pays, et il aurait trouvé refuge, empruntant les chemins de l’exil, dans la mémoire poétique de l’oiseau Simorgh que chante le Shâhnâmeh, tout Iranien, toute Iranienne, où qu’il (elle) soit, d’où qu’il (elle) soit, portant dans son cœur la langue immortelle de Ferdowsi.
Il a fallu par conséquent partir, repartir, et la France des droits de l’homme et du citoyen (dans l’esprit de Kazem Shahryari) fut le lieu d’élection qu’il choisit, l’incipit de sa vita nova. Qu’on prenne par n’importe quel bout la trajectoire, on retombe nécessairement sur ces éléments biographiques, et dans le cas de Kazem Shahryari, indépendamment de la valeur esthétique de son œuvre, ils sont exemplaires. Homme de théâtre, des droits et citoyen du monde, en Iran, il était ; en France, naturellement, il le restera. Il fit plus. Il adopta la langue de Molière et de Léo Ferré que les voix de l’amour, à n’en pas douter, lui enseignèrent. Lorsque nous lisons Kazem Shahryari, lorsque nous l’écoutons « jouer la comédie », nous le faisons en français. Quelque chose cependant demeure d’ineffaçable, d’ineffable : l’âme de l’Iran. Il suffit de passer le seuil de l’Art Studio Théâtre (le théâtre que Kazem Shahryari a fondé en 1986), dans les hauteurs bellevilloises de Paris, d’entrer dans le « Foyer » qui ressemblerait à une « Maison de thé », pour soudain voyager, oublier les immeubles qui l’entourent, pour entendre sourdre autour de soi une sorte d’agitation iranienne (même si mon appréciation cède à l’exotisme).
Je me souviens d’une rencontre récente organisée par Jalal Alavinia à propos de la « bande dessinée » de Mana Neyestani qui témoigne des déboires d’un réfugié politique (Une métamorphose iranienne, Arte éditions / çà & là, 2012). On avait pris le soin de confier la traduction des débats à une interprète, car Mana Neyestani ne s’exprimait qu’en iranien. Mais nul n’était besoin. Parmi les personnes, dans le Foyer de l’Art Studio Théâtre, régnait une confraternité d’exilés et j’étais un des rares à ne pas être persan, à ne pas parler le persan…
« Entre deux sommets / Zagros et Mont Blanc / Poussés à un nez l’un de l’autre (…). Entre deux monts / À l’écho du cri / Je survis à l’ombre / D’une sagesse pendue. » (Mémoire nue, L’Harmattan, 2006, p. 73). Et encore (toujours dans Mémoire nue, p. 33) :
Les bruits des lettres
Forment
Des mots
Issus d’une langue
Étrangère
Ils remplissent tous les recoins
De l’espace
Du gel
Des métaphores biffées
Dans ce poème, la disposition typographique imiterait la graphie persane, son geste calligraphique, donnant l’impression que la langue iranienne, de l’intérieur de la langue française, continue de chanter « la mélodie perdue du jardin des roses / dans la forêt des savoirs manqués » (Mémoire nue, p. 26). De même, dans Encore une nuit tranquille, je me suis surpris à lire ce recueil non pas de la gauche vers la droite, mais de la droite vers la gauche, comme en Orient.
Deux axes tendent la lyre des 64 poèmes qui scandent les âges de la vie de Kazem Shahryari – autant de prières pour conjurer les insomnies de la nuit, du « récit de l’exil occidental », loin de la lumière natale. Avec le chant de l’exil, le second est le chant de l’amour qui transforme chaque poème en ghazal ; des ghazals actualisant la longue tradition du « divan oriental » dans la langue de l’exil, le français, et qu’apaise la bien-aimée à qui ils s’adressent, Kazem Shahryari ne se résignant pas, encore une fois, à n’être qu’un « fils d’Iran », victime de son destin. Bien au contraire. La signature (non dénuée d’ironie), systématique à la clausule, et qui justifie le titre, l’affirme avec force : encore une nuit tranquille. Une nuit tranquille qui ne survient que parce les insomnies hantées par les cauchemars de l’histoire ont été surmontées par des rêves d’amour.
Oui
Si tu restes avec moi
En attendant ce jour
En attendant que
Nous déracinions la haine
Et le dieu
Si tu restes avec moi
Jusqu’à l’arrivée
Du dernier train
Qui porte les exilés
De ce jardin lointain
Nous serons amants
Une nuit
Encore une nuit
Tranquille
(p. 88)
La lecture d’un choix de poèmes à laquelle j’ai assisté à l’Art Studio Théâtre était chantée, instrumentalisée par deux guitares électriques et une batterie. L’air que nous respirions était un air de fête.
La « scène » de l’Art Studio Théâtre est modeste. Elle est ouverte et fait avec les moyens du bord, revendiquant son indépendance. Si au départ Stanislavski et Grotowski jusqu’à Andréas Voutsinas sont des maîtres (on le remarque immédiatement chez Kazem Shahryari en tant qu’acteur), Bertolt Brecht est la référence majeure. La première création, en 1993, Contre-expertise d’un conte, à l’adresse bellevilloise de l’Art Studio Théâtre, a été une adaptation de la « pièce didactique » de Brecht, L’Exception et la règle ; et la dernière création en date est une reprise, sous une autre forme, de l’adaptation de cette pièce, Opéra pour que le faible résiste (2016). Une fidélité de vingt-trois ans. Le spectacle se refuserait, ou essaierait de se distancier d’une simple représentation bourgeoise de l’exploitation de l’homme par l’homme. « Réveil, réveillez-moi », clame Kazem Shahryari dans Encore une nuit tranquille. Ici : Théâtre, théâtre, réveillez-nous…
Nous vous en prions :
Ce qui n’est pas singulier, trouvez-le surprenant !
Ce qui est ordinaire, trouvez-le inexplicable !
Ce qui est habituel doit vous étonner.
Discernez l’abus dans ce qui est la règle
Et là où vous avez discerné l’abus
Trouvez le remède !
(L’Exception et la règle, texte français de Bernard Sobel et Jean Dufour, L’Arche, 1974)
L’exception, le fait qu’un coolie soit bon envers son tortionnaire, ne peut invalider la règle : un coolie maltraité ne peut être que mauvais et le marchand qui l’employait a eu raison de se défendre légitimement en l’assassinant. Mais pour Kazem Shahryari, la fable de Brecht dépasse ou prolonge le cadre de la dialectique marxiste et celui des tribulations d’un enfant d’Iran. Que nous soyons à Téhéran ou à Paris, en Orient ou en Occident, en exil ou non, quat’sous valent toujours un opéra pour que le faible résiste, aujourd’hui, dans le monde entier, pour que l’exception ne confirme plus la règle. Comme dans La Vie est un songe de Pedro Calderón de la Barca, à l’époque du Siècle d’Or espagnol, nous n’en finirions pas de répéter avec Kazem Shahryari la tirade de Sigismond, la célèbre scène 9 de la deuxième journée que je cite au hasard dans une traduction en prose :
Cela est vrai. Réprimons donc cette humeur farouche, cette fureur, cet esprit de domination, si jamais le rêve recommence ; et nous ferons ainsi, puisque nous sommes dans un monde si étrange que vivre n’est que rêver, et que l’expérience m’enseigne que l’homme qui vit rêve ce qu'il est, jusqu’au moment où il s’éveille. Le roi rêve qu’il est roi, qu’il est vivant dans son illusion, qu’il commande, dispose, gouverne. Et ces ovations qu’il reçoit et qui ne lui sont que prêtées, s’inscrivent dans le vent et la mort les change en cendres. Cruelle infortune ! Et que l’on veuille encore régner, lorsqu’il faut finir par s’éveiller dans le sommeil de la mort ! Le riche rêve de sa richesse qui lui donne tant de soucis ; le pauvre rêve qu’il subit sa misère et sa pauvreté. Il rêve, celui qui commence à s’élever ; il rêve, celui qui s'agite et sollicite ; il rêve, celui qui offense et outrage. Dans ce monde, en conclusion, chacun rêve ce qu’il est, sans que personne s’en rende compte. Moi, je rêve que je suis ainsi, chargé de ces fers, et j’ai rêvé que je me voyais dans une autre condition plus flatteuse. Qu’est-ce que la vie ? Une fureur. Qu’est-ce que la vie ? Une illusion, une ombre, une fiction, et le plus grand bien est peu de chose, car toute la vie est un songe, et les songes mêmes ne sont que songes.