19/06/2026
Une Femme de Parole
De Khater
Quelques choses, pêle-mêle, sur Rimiti.
El Bourabah (*)
Dabri ,Dabri ...
Bouzyane wa l'auto ez'zerga
La camel .la Camel !
Ed'daouni Ed'daouna!
D'autres complaintes
D'autres "douleurs rythmées"
Des passe temps où pudiquement déjeuners sur l'herbe.
Les ébats quand l'amour fait cerise
Des transes bacchantes
Et surtout
c'était une femme,une wliya.
Une fugitive,victime du saad el msawwed , sauvée par la fugue ,les fugues ; battue, blessée , mekwia (marquée au fer) par les amitiés ,les amours trahies et les amours perdues .
Rimiti,une jeune fille ,une femme comme toutes les femmes, née dans le versant sud de djebel Attouch du Tessala.
Ni medersa ,ni groupe scolaire pour indigènes, ni m'ssame3,ni solfège ; une fille sevrée de joie ,de tout désir,du simple jeu de fillettes.
Le bâillon ,la captivité , les dénis et... El Mra Hachek "...
Forcément,on se plie ,on s'efface ,on se transforme en infra humain ou carrément l'insoumission...
Saadia devient rebelle contre l'ordre des choses .
Elle se revolte et s'exprime à travers ses cordes vocales, sa sensibilité et les mélodies puisées dans les collines érodées du Tessala,les flûtes traversières des sentiers moutonniers,les pesanteurs du Gallal et ses diapasons .
Une flûte à six trous "sissilene", arrachée au ras des rhizomes des roselières du Oued Mekerra , du chellif ou Sidi Boudjenane sur Souany.
Le Gallal ,un buse ,un morceau de tuyau en fibro-ciment amianté, Sinon un bout de fût d'agave ou tronceau de Derder'(frêne ) sur du cuir tanné de caprin, solidement tendu sur l'ouverture évasé,
Une voix ,une tessiture homogène, toujours grave ,un registre de contralto .
Un ton guttural,grave venu du fond du coeur.
Rimiti ne chante pas ; rarement.
Elle ne raconte pas les autres.
Elle parle d'elle-même,de son sort ,le sort d'une femme mal aimée ,trahie par l'homme,cet homme au coeur de pierre ,de galet...
Deux ou trois choses que j'ai appris sur Rimiti
Invitée officiellement pour de grandes festivités,elle arrive à l'aéroport d'Alger pour participer activement avec ce qu'elle sait faire , chanter et verser mélancolies.
Aucun piquet,aucun comité d'accueil, aucun voix ,aucun Message de bienvenue.
Elle attend,elle
patiente,elle cherche un albi aux absents...
Rien pour Rimiti
Si ! Si!
Des admirateurs de ses chansons,des badauds...
Les autres?
Les organisateurs, absents;éblouis par d'autres invités.
Très occupés à faire la parade à une chanteuse du Liban , son orchestre et ses accompagnateurs!
Chikha Rimiti, calmement, sereinement,sans regret reprend le vol du retour ,avec un murmure dans les yeux et un sourire de grande Dame :
-"gardez vos fleurs,vos dattes ,votre verre de lait et votre salon d'honneur !
Je préserve ma Dignité !
J'ai mon mot !
Ma PAROLE de FEMME !
Et Rimiti écourte son escale; elle reprend son chemin ........
- L'accident des Sablettes
"Haaaa Daouni Ha Daouna !"
"Ils m'emmenèrent !
Ils nous emmenèrent !"
C'était vers la fin des années 1960, au matin d'une nuit ou d'un jour d'été,de retour d'un gala du Bd des Martyrs à 'Alger,
"Ha Haaaa Daouni Ha Daouna !
Dans le coma ,prise pour morte
Ah Ils m'emmenèrent!
Ah Ils nous emmenèrent!"
Chikha Rimiti ses deux flûtistes,son percussionniste, le chauffeur et son berrah goual ont été victimes d'un terrible accident près des "Sablettes"de Mostaganem.
Deux décès, des blessés graves et Chikha Rimiti était dans le sinistre .
Evacués d'urgence à l'hôpital de Mostaganem, puis dirigés vers les hôpitaux d'Oran pour des soins intensifs.
Chikha Rimiti a été prise en charge au niveau de la clinique Cognot.
Médecins,personnel paramédical et badauds se bousculaient devant la chambre médicalisée de la chikha . Soigner Rimiti ,la servir et avoir l'honneur et le privilège de l'approcher!
Sa vie n'était pas en danger, des fractures au niveau des cervicales , de l'avant bras et des blessures profondes.
Les médecins(algériens et coopérants français et tchèques)de la clinique rivalisaient confraternellement pour prendre en charge la Chikha.
Conciliabules,palabres et brainstorming,chacun voulait inscrire le nom Rimiti dans son palmarès.
Traiter ,soigner ,guérir et échanger avec Rimiti c'est enrichissant et valorisant...
Pour départager les prétendants le personnel médical a opté pour le tirage au sort .
La tombola a souri à l'élégant et affable grand chirurgien Ali Benkoula,Rabi yarhmeh,...
النسمة و زرڨ عينيك و زين يدك شْفٓوني يا ولد سيدي الحراڨ و مزغران ، و ناس مسغلم!
"-E'nnessma oua zerg 3aïnik oua zine yadek ba rraouni ya Oueld Sidi el Harrag oua Mazaghran .
-ta brise,le bleu de tes yeux et la beauté de tes mains,m'ont guéri,ô fils de sidi el Harrag de Mazaghran. Fils de Mostaganem"...
Oui !Docteur Benkoula était professionnel, gentleman,bel homme et brave Monsieur !
Sur son lit d'hopital , convalescente ,Chikha Rimiti murmurait sa litanie
devenue la complainte d'une blessée dans son corps et dans son coeur ,elle pleurait ses amis partis.
Quatre mots de douleur ,un râle et ça donne une triste mélodie
La complainte de la chikha sur un lit d'hopital dans une vieille clinique à Oran !....
Naturellement ,Rimiti racontait les peines du coeur des femmes et des hommes qui osaient l'amour.
Elle s'adressait au petites gens des hameaux ,des dechra, des parcours,des paysans ,les ouvriers des tâcherons et des fermes coloniales .
Elle reprenait les complaintes des ouvriers de la terre, de la vigne et des vendanges .
J'aimais, j'aime toujours écouter Rimiti
Parce que qu'on ne pouvait pas approcher , la mini-jupe ,la mèche au bigoudi ,le parfum des femmes et leurs lunettes noires....
C'était loin ! très loin ces filles!
Rimiti nous était proche.
Elle traduisait nos désirs !
La reprise réussie de "Saïda B3ida" est plus proche que la demoiselle Candy à Orly .
"Kayene rabi" de Jenia donnait plus de spleen que "let it be' des Beatles"
Pour Saadia dire" aimer "avait le goût de la terre et le sang de la vigne; c'était aussi un air de liberté.
Rimiti,Ce n'est pas une Diva
Ce n'est pas une cantatrice
Ce n'est pas l'opéra,ni Shérazade, Oum Kelthoum ou Maria Calas
Des mélodies puisées dans les péripéties de la vie paysanne, les peines et les espoirs de tous les jours ;le soufle,les cris ,les sonorités guturales ,les mots nus ,les adages raides commes des nœuds,des boursoufles de troncs d'oliviers ;
c'est tout ça Rimiti !
Rimiti disait pour nous ; la femme désirée et les jeux interdits
Ce n'est ni savant,ni éclectique.
La vie simplement et ses tabous ,ses travers et ses ivresses.
Saadya ,Son orchestre :
-Un quatuor composé de deux flûtistes un klalzi (percutionniste sur Gallal) et l'imposante présence de la Chikha .
Elles étaient femmes , simplement femmes,seules ou avec les hommes.
Elles ne se croyaient pas grandes .
Rimiti ,jenia, el wachma ,kaïfouh ,El Abbassia,
Chikha felouss edh'heb (poussin d'or) et tant d'autres , comme tous les autres avec leurs chants,leurs complaintes, leur douleurs,leurs mélancolies elles rapportaient avec des touches personnelles ajoutées à des airs régionaux;
à l'exemple du Fado, de Lisboa,
La Toada du sertao brésilien
ou le blues des plantations du Mississippi ,la Morna de Boa Vista ou la Saudade de Evora du Cap Vert...
On chante ,on pleure,on rêve la terre , ses terroirs.
Baudelaire, Prévert ,Qobbani et El Khaldi ;qu'importe le sonnet en tercet et quatrain ,qu'importe le vers pourvu qu'il y ait de la richesse ;qu'il y ait de l'ivresse.
Et Rimiti assurait l'ivresse, l'ivresse du Nadim ,du jaliss ou Ganymède.
Rimiti plantait le decor, elle réveillait les désirs interdits et convoquait la jouvence des amours et les regrets
Rimiti, cette ramille amère de l'oléastre faisait son raï .
Elle assumait le rugueux des souvenirs des Montagnes et des plaines;les escales et bivouacs galants de la garrigue et du maquis ,de la forêt et ses clairières ; le vignoble, ses grangeons ,ses bordelaises et ses amphores ou la grappe du vendangeur des coteaux fredonnant "Delali Delali oua el gasba t'sadi" !
Rimiti la star des nuits bacchantes écumait "l'auberge du rocher" , les paillottes de Salamane wa Berd el Hal , ou le "cotton club local" dixit Bagatelle, le casino et la guinguette de Canastel,le tangage aux amares et les cloîtres de Monchateau.
Elle voltigeait "À l'Est d'eden" pour une certaine fureur de vivre sur l'étiage du ruisseau des singes et l'imprenable Citadelle du val de la Chiffa ou Matares , la balnéaire du Sahel Algerois
Elle Rengainait des melodies bien avant les microsillons du gramophone au cylindre-cor, les 78 et 45 tours au lévrier assis, écoutant la voix de son maître.
Mais Rimiti ne fréquentait pas les scènes de théâtre et les salles d'opera , la radio et les oreilles attentives des Nagra.
On aimait Rimiti sans l'avouer
On aimait rimiti pour soi , discrètement.
Rimiti ,une Femme
Ni Star ,Ni cougar , ni Mondaine ,Ni top Ten
Elle savait faire vibrer les cœurs des femmes et des hommes , les gens de la terre ,du trab et des h'mada.
Nous ne savions pas dire "je t'aime"!
Ils ne nous laissaient pas dire !
Nous n'osions pas dire.
C'est rimiti qui disait !
Rimiti ! !
Rien de savant
C'est tout Simplement ! Naturellement
Rien à récupérer !
Si !
De la paille du chewal ,peut être ?
"اذا شفت الشوال اتحت المنجل قول عينه في التبن!"
Si tu vois la faucille descendre à rase-motte
C'est que le Faucheur convoite la Paille.
On ne livre pas Rimiti,on ne "lie" pas Rimiti.
Rimiti ! ça s'écoute et ça remplit la tête.
Rimiti !