27/07/2026
LE TEMPS D’UN CAFÉ
Ou/où un rien dit tout
Les soleils des indépendances
Dimanche, je cours.
Six heures. C’est mon heure. Yopougon ne s’est pas encore livré à son tumulte. Ou plutôt en est revenu après une nuit bouillonnante. La nuit a lavé l’air. Qui garde une fraîcheur que le jour dissipera bientôt. Je pose un pied devant l’autre, ans autre ambition que d’avancer lentement. Je cours moins pour occuper mon corps que pour délivrer mon esprit : quelques minutes de silence, ce luxe devenu presque clandestin dans des journées qui exigent de nous une présence continuelle.
Hier matin, pourtant, je ne suis pas seul à avoir pris de l’avance sur le jour. Au détour d’une rue, j’aperçois des femmes et des hommes en tenue, déjà debout, déjà rangés. Le 7 août approche. Dans quelques jours, la Côte d’Ivoire célébrera son indépendance et, tandis que la commune sommeille encore, eux préparent la cérémonie. Pas comptés. Lignes corrigées. Gestes repris. Le jour venu, tout devra paraître naturel : les corps accordés, les mouvements précis, l’unité sans couture. Les cérémonies réussies ont cette élégance : elles effacent le labeur qui les rendues possibles.
C’est alors que le soleil paraît au bout de la rue. Un soleil de fin de saison des pluies, encore doux, presque réservé. Il se lève derrière les uniformes, en découpe les silhouettes, pose sur les épaules une lumière d’or pâle. Et quatre mots me traversent, sans prévenir : Les Soleils des indépendances. Kourouma.
Dans la langue malinké qu’il fait entrer de force et de grâce dans le français, le soleil ne désigne seulement l’astre. Il dit aussi le jour, l’époque, le temps. Les soleils des indépendances, ce sont donc les temps nouveaux qui s’annonçaient après les souverainetés reconquises, et, avec eux, l’immense cortège des promesses ajournées. Chez Kourouma, l’aube avait bien eu lieu, mais le matin n’avait pas tenu parole. L’Histoire avait donné rendez-vous ! L’espérance, elle, avait longtemps attendu.
Pourtant, ce matin-là, l’expression me revient sans amertume. Non que le grand écrivain se soit trompé : les désillusions qu’il racontait n’ont pas toutes disparu, et les indépendances demeurent, à bien des égards, un chantier inachevé. Une parade ne suffit pas à dire la santé d’une nation. Les pays les plus las savent, eux aussi, aligner impeccablement les corps.
Mais je regarde ces femmes et ces hommes qui se sont levés avant le soleil pour préparer un moment commun. Et je me dis qu’il y a là, malgré tout, quelque chose qui résiste : la volonté de faire pays, de tenir ensemble, de recommencer le geste collectif même lorsque l’Histoire n’a pas rempli toutes ses promesses. L’espoir véritable n’est peut-être pas celui qui ignore les déceptions, mais celui qui leur survit.
Je reprends ma course. Le soleil poursuit la sienne. Lorsque je rentre, Yopougon s’éveille déjà, et le silence s’efface sous les premières rumeurs du jour.
Il ne s’est presque rien passé. Quelques silhouettes en rang. Une lumière naissante. Quatre mots surgis d’un livre ancien… Mais, il arrive qu’un rien dise tout. Une indépendance n’est jamais seulement une date inscrite dans un calendrier. Elle est une œuvre à reprendre, une promesse à surveiller, une manière de réapprendre, chaque matin, à marcher ensemble.
À Bientôt pour le prochain café.