Abdala Conseil éditorial pour auteurs : lecture, réécriture, correction et accompagnement à l’édition. Par Abdala, écrivain et critique littéraire. [email protected]

Heureusement...

On entre à la Librairie des Pépites comme on entre dans une phrase : sans savoir encore où elle nous mènera. Ce dimanche...
01/09/2026

On entre à la Librairie des Pépites comme on entre dans une phrase : sans savoir encore où elle nous mènera. Ce dimanche 30 août 2026, elle menait à Léocadie Kouassi.

Poétesse et romancière, Léocadie a répondu à la question que le cycle pose à tous ses invités : qu'est-ce qu'écrire aujourd'hui ?
Vous trouverez le reste dans la vidéo que nous diffuserons très bientôt.
Merci à Léocadie et à tous ceux qui ont fait le déplacement.
Merci surtout à la Librairie des Pépites.

LE TEMPS D'UN CAFÉLes deux solitudes (II) : celle qu'on choisitIl y a peu, je parlais de la solitude qui blesse, celle q...
31/08/2026

LE TEMPS D'UN CAFÉ

Les deux solitudes (II) : celle qu'on choisit

Il y a peu, je parlais de la solitude qui blesse, celle qu'on subit. Il en existe une autre, qui ne lui ressemble en rien, sinon par le nom. Celle qu'on choisit. Et celle-là, il faut la défendre.

C'est le silence qu'on va chercher. La porte qu'on ferme non par tristesse mais par appétit. On s'y retire comme on entre dans une pièce fraîche un jour de grande chaleur. On y respire enfin. Car il est des choses qui n'arrivent que là : lire vraiment, penser, écrire, prier, écouter ce que le vacarme du monde couvre le reste du temps, sa propre voix intérieure, qu'on avait fini par oublier.
Notre époque déteste cette solitude-là. Elle la prend pour une maladie. Un homme seul, aujourd'hui, inquiète. On le croit triste, en échec. Ou moins sociable. On a inventé mille manières de n'être jamais seul. L'écran dans la poche, la notification, le fil qui défile à l'infini. On peut désormais traverser une vie entière sans jamais se retrouver face à soi. Et l'on appelle cela être connecté.

Mais je me demande si nous n'avons pas perdu quelque chose d'essentiel. Car on ne se connaît qu'à travers cette solitude choisie. Les autres nous distraient de nous-mêmes, agréablement certes, mais ils nous distraient quand-même. Il faut le silence et l'absence de tout regard pour que remonte enfin ce qu'on est vraiment. Les sages de toutes les traditions le savaient. Ils allaient au désert, à la montagne, dans la forêt. Non pour fuir les hommes, mais pour mieux les retrouver, une fois qu'ils s'étaient d'abord rencontrés eux-mêmes.

Il ne faut donc pas plaindre trop vite celui qui s'isole. Demandez-lui d'abord quelle solitude il habite. S'il pleure, tendez-lui la main ! Mais s'il sourit, s'il a l'air paisible, s'il tient un livre, une plume ou regarde simplement le jour tomber, alors laissez-le ! Il n'est pas à plaindre. Il est en bonne compagnie : la sienne.

Car savoir être seul, c'est savoir être avec soi sans s'ennuyer de soi. C'est peut-être la plus rare des richesses, et la seule qui rende libre. Celui qui la possède ne dépend plus du bruit des autres pour exister.

Ce matin, je suis seul. Le café fume, le silence est doux, et je ne changerais ma place pour aucune fête.

LE TEMPS D'UN CAFEEntrer dans un livre une seconde fois, parfois, c'est comme marcher dans une rue qu'on connaît déjà. E...
25/08/2026

LE TEMPS D'UN CAFE

Entrer dans un livre une seconde fois, parfois, c'est comme marcher dans une rue qu'on connaît déjà. Et puis un nom semble nous appeler. Pourtant, on l’avait passé la première fois sans cligner de l’œil. On s'arrête. On ne sait pas pourquoi.

Ana.

Trois lettres. On les remue. De l’eau dans la bouche. À l'endroit. À l'envers. C'est toujours le même mot. Un palindrome. Un mot qui ne se perd jamais, même quand on le laisse tomber.

Les Grecs avaient un mot pour ce retour. Ana. L'anaphore, qui recommence en tête de vers. L'anamnèse, qui fait remonter les souvenirs. Chez nous, on a l’incantation. L’expression qu'on redit trois fois, pour qu'elle devienne vraie. Ana savait peut-être cela avant nous.

Le reste du livre marche. Il traverse Montréal. Revient à Abidjan. Porte une histoire trop lourde pour un seul dos. S'arrache la peau, cherchant une mémoire volée. Un corps sans organes, dit le titre. Un corps qu'on débarrasse de ce qu'on lui a imposé du dehors. Ça saigne, page après page.

Elle, non.
Elle ne bouge pas. Elle revient, c'est tout ce qu'elle fait. Pas de centre à retrouver. Elle l'a déjà, dans son nom.
On peut se tromper, bien sûr. Trois lettres ne prouvent rien. Un prénom n'est parfois qu'un prénom, choisi un matin, sans arrière-pensée. Mais un livre est fait aussi pour ça : pour qu'on s'y trompe un peu, tout doucement, et que l'erreur elle-même finisse par ressembler à de l'amour.

Il y a un vers, quelque part dans ce livre. Que je choisis de ne pas citer nommément. Il parle de baptiser le mal. On pourrait croire que c'est un geste d'Église, un ordre qu'on impose à un corps. Mais non. Entre amants, baptiser le mal, c'est lui donner un petit nom. C'est cesser d'en avoir peur.

C'est peut-être ça, l'amour, dans ce livre. Pas dit. Jamais dit comme tel. Juste là, sous l'histoire, sous la colonie, sous la peau arrachée. Un pouls. On ne le voit pas tout de suite. On le sent après, une fois le livre refermé, seul, dans le silence qui suit toujours une lecture.
Corps sans organes se lit lentement. Un crayon à la main, pour souligner ce qu'on ne comprend pas encore.

Et puis on revient à la première page. On cherche Ana.
On la retrouve. Toujours la même. Dans les deux sens. Et on commence peut-être à comprendre ce qu’on n'avait pas compris.

LE TEMPS D'UN CAFÉIl y a deux solitudes, et on les confond toujours. L’une nous tombe dessus. L’autre, on va la chercher...
13/08/2026

LE TEMPS D'UN CAFÉ

Il y a deux solitudes, et on les confond toujours. L’une nous tombe dessus. L’autre, on va la chercher. Ce jour, je veux parler de la première, la mal-aimée, la douloureuse.

Elle arrive sans sonner. Personne ne la demande. Un deuil, un départ, des enfants qui grandissent et s’en vont, un téléphone qui, un jour, cesse de sonner. C’est la solitude des soirs trop longs, celle où l’on met la télévision non pour regarder mais pour entendre une voix, n’importe laquelle, qui remplisse le vide de la maison.
Nous la connaissons tous, un jour ou l’autre. La v***e qui met encore, par habitude, deux couverts. Le vieux que ses enfants appellent le dimanche, vite, entre deux courses. L’étranger dans une ville immense où il ne connaît personne, et qui pourrait disparaître sans que nul s’en aperçoive avant longtemps. Cette solitude-là n’a rien de noble. Elle est une blessure, et il ne faut pas la farder de jolis mots.

Le plus dur, dans cette solitude, n’est pas d’être seul. C’est de se croire oublié. De penser qu’on ne compte plus pour personne, qu’on pourrait s’effacer sans laisser de trace. L’homme peut supporter beaucoup. Ce qu’il supporte le plus mal, c’est l’idée qu’il n’existe dans le cœur d’aucun autre.

Alors, je voudrais, ce jour, dire une chose simple : regardez autour de vous. Il y a toujours, tout près, quelqu’un qui vit cette solitude en silence, derrière un sourire de façade. Un appel, une visite, quatre mots « je pensais à toi », et le vide, un instant, se comble. Nous ne pouvons pas guérir la solitude des autres. Mais, nous pouvons, souvent, l’alléger d’une soirée. Ce n’est pas rien. C’est peut-être l’essentiel.

Ce matin, avant de me servir un autre café, je vais décrocher mon téléphone et appeler quelqu’un dont je sais qu’il est seul. Vous devriez peut-être en faire autant.

A bientôt, pour l’autre solitude. Celle qu’on choisit, et qui, elle, est un bonheur.

27/07/2026

LE TEMPS D’UN CAFÉ
Ou/où un rien dit tout

Les soleils des indépendances

Dimanche, je cours.
Six heures. C’est mon heure. Yopougon ne s’est pas encore livré à son tumulte. Ou plutôt en est revenu après une nuit bouillonnante. La nuit a lavé l’air. Qui garde une fraîcheur que le jour dissipera bientôt. Je pose un pied devant l’autre, ans autre ambition que d’avancer lentement. Je cours moins pour occuper mon corps que pour délivrer mon esprit : quelques minutes de silence, ce luxe devenu presque clandestin dans des journées qui exigent de nous une présence continuelle.

Hier matin, pourtant, je ne suis pas seul à avoir pris de l’avance sur le jour. Au détour d’une rue, j’aperçois des femmes et des hommes en tenue, déjà debout, déjà rangés. Le 7 août approche. Dans quelques jours, la Côte d’Ivoire célébrera son indépendance et, tandis que la commune sommeille encore, eux préparent la cérémonie. Pas comptés. Lignes corrigées. Gestes repris. Le jour venu, tout devra paraître naturel : les corps accordés, les mouvements précis, l’unité sans couture. Les cérémonies réussies ont cette élégance : elles effacent le labeur qui les rendues possibles.

C’est alors que le soleil paraît au bout de la rue. Un soleil de fin de saison des pluies, encore doux, presque réservé. Il se lève derrière les uniformes, en découpe les silhouettes, pose sur les épaules une lumière d’or pâle. Et quatre mots me traversent, sans prévenir : Les Soleils des indépendances. Kourouma.

Dans la langue malinké qu’il fait entrer de force et de grâce dans le français, le soleil ne désigne seulement l’astre. Il dit aussi le jour, l’époque, le temps. Les soleils des indépendances, ce sont donc les temps nouveaux qui s’annonçaient après les souverainetés reconquises, et, avec eux, l’immense cortège des promesses ajournées. Chez Kourouma, l’aube avait bien eu lieu, mais le matin n’avait pas tenu parole. L’Histoire avait donné rendez-vous ! L’espérance, elle, avait longtemps attendu.

Pourtant, ce matin-là, l’expression me revient sans amertume. Non que le grand écrivain se soit trompé : les désillusions qu’il racontait n’ont pas toutes disparu, et les indépendances demeurent, à bien des égards, un chantier inachevé. Une parade ne suffit pas à dire la santé d’une nation. Les pays les plus las savent, eux aussi, aligner impeccablement les corps.

Mais je regarde ces femmes et ces hommes qui se sont levés avant le soleil pour préparer un moment commun. Et je me dis qu’il y a là, malgré tout, quelque chose qui résiste : la volonté de faire pays, de tenir ensemble, de recommencer le geste collectif même lorsque l’Histoire n’a pas rempli toutes ses promesses. L’espoir véritable n’est peut-être pas celui qui ignore les déceptions, mais celui qui leur survit.

Je reprends ma course. Le soleil poursuit la sienne. Lorsque je rentre, Yopougon s’éveille déjà, et le silence s’efface sous les premières rumeurs du jour.
Il ne s’est presque rien passé. Quelques silhouettes en rang. Une lumière naissante. Quatre mots surgis d’un livre ancien… Mais, il arrive qu’un rien dise tout. Une indépendance n’est jamais seulement une date inscrite dans un calendrier. Elle est une œuvre à reprendre, une promesse à surveiller, une manière de réapprendre, chaque matin, à marcher ensemble.

À Bientôt pour le prochain café.

En chacun de nous il y a un pays que nul autre ne visitera tout à fait. Un territoire sans carte. Sans témoins. Parfois ...
24/07/2026

En chacun de nous il y a un pays que nul autre ne visitera tout à fait. Un territoire sans carte. Sans témoins. Parfois même sans nom. Où demeurent les heures que nous n’avons pu confier à personne.
Je ne parle pas des grands secrets. Des crimes. Des fautes que la loi poursuit et que le remords finit souvent par ramener au jour. Je parle des autres : les amours qui n'ont pas eu droit de cité, les tendresses interdites, les vies parallèles qu'on a menées à côté de la sienne. Cet homme rangé, ce père exemplaire, cette femme dont on louera la dignité au bord de la tombe. Chacun emporte quelque chose. Une chambre d'hôtel. Un prénom. Un rire dans la buée d’une salle d'eau. Un bonheur qui n'aura eu aucun témoin.

Nous parlons volontiers du devoir de mémoire. Nous parlons moins de ces mémoires-là, qui n'auront jamais de monument. Ni de plaque. Ni d’anniversaire. Encore moins de stèle. Elles ne sont pourtant ni moins intenses ni moins vraies. Elles sont seulement inavouables. Et la question qui me trouble est celle-ci : que devient une histoire vécue avec ferveur, mais que nul ne pourra jamais raconter ? A-t-elle eu lieu ? Faut-il un témoin pour qu'une vie compte ?

Sylvain Tesson écrit que la lucidité creuse le trou de la serrure par lequel nous ne devrions jamais regarder, sous peine de perdre foi en nous-mêmes. La formule est belle. Et je la crois vraie. Mais elle porte une menace : celui qui regarde ne peut plus ne pas savoir. Or nous passons notre vie à installer des judas sur nos propres portes. Nous voulons voir ce que l'autre cache, et nous voulons que nul ne voie ce que nous cachons. Nous sommes à la fois l'œil derrière la porte et la chambre qu'on épie.

Peut-être est-ce cela, au fond, la vraie fonction de la littérature. Non pas conserver ce qui mérite d'être conservé, les archives s'en chargent, mais recueillir ce qui n'aurait droit à aucune archive. Donner un témoin à ce qui n'en avait pas. C'est un métier de judas : regarder par où l'on ne devrait pas, et le dire quand même.
Mon recueil de nouvelles « Le Judas » est né de cette intuition. Ce sont des histoires d'amours clandestines. De ces amours qu'on couve dans le plus grand secret. Et qui ne figureront dans aucune généalogie.

Le titre dit tout, avec sa double détente : le judas, c'est cet œilleton par lequel on regarde sans être vu. Et Judas, c'est celui qui trahit. Or trahir, ici, ce n'est pas seulement tromper l'autre. C'est aussi livrer au regard ce qui devait rester caché. L'écrivain fait les deux. Il regarde par la serrure, et il raconte.

Je ne suis pas certain qu'on ait le droit de faire cela. Je suis seulement certain que si personne ne le fait, ces vies-là disparaîtront entièrement, et qu'il y a quelque chose d'injuste à mourir sans que rien de ce qu'on a le plus intensément vécu n'ait été dit.

Une odeur entre parfois dans une pièce. Personne ne l'a pourtant appelée. Elle vient de loin, de bien avant nous. Elle t...
21/07/2026

Une odeur entre parfois dans une pièce. Personne ne l'a pourtant appelée. Elle vient de loin, de bien avant nous. Elle traverse les années. Les morts, eux, ne reviennent pas. Mais leur parfum, oui. C'est étrange, cette fidélité d'une chose si légère. Le corps s'en est allé, la voix s'est tue, le visage s'efface un peu plus chaque année dans notre mémoire fatiguée. Et il reste cela : une senteur, presque rien, un souffle, et c'est par ce presque rien que l'absente revient s'asseoir près de nous.

Nous croyons que ce sont les grandes choses qui gardent les morts. Les tombeaux, les photographies, les paroles gravées. C'est faux ! Ce sont les petites. Une odeur de savon. Une écharpe oubliée dans une armoire. Le parfum qu'une femme aimait mettre sur ses vêtements. Voilà les vraies reliques. Celles dont on ne parle pas parce qu'elles ne font pas de bruit.

Il y a, dans le parfum d'un être aimé, une patience infinie. Il attend. Il ne réclame rien. Il se tient là, dans les fibres d'un tissu, dans le bois d'une boîte, et il attend qu'un jour nous soyons prêts. Et le jour venu, il ne nous fait pas mal ou plutôt, sa douleur est douce, une main posée sur le front d'un enfant qui a de la fièvre. Il nous rend un instant ce que nous croyions perdu pour toujours. Puis il repart. Discrètement. Sans nous accabler. Les odeurs sont des anges. Elles passent. Elles nous touchent. Elles s'en vont…

C'est pour cela que mon roman L'odeur du jasmin est né d'une senteur. Parce que les morts nous quittent, mais que leur parfum, lui, reste fidèle. Parce qu'on se souvient moins avec la tête qu'avec le nez. Et parce qu'un livre, au fond, n'est peut-être rien d'autre que cela : un parfum qu'on laisse derrière soi, pour que ceux qui viennent respirent encore un peu de nous.

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