22/09/2026
La philosophie dans le sang, tome 2
Man, la ville aux dix-huit montagnes, a ses sommets de granit. Elle eut aussi, le temps d’un salon du livre en février dernier, ses montagnes de lettres. C’est là que j’ai retrouvé Kouadio N’guessan Martial. Nous avions usé les mêmes bancs à la faculté de Philosophie de l’Université de Cocody, et nous étions sortis chargés de livres et d’une fièvre. Les livres ont jauni ; la fièvre, non. Lui a porté la sienne jusqu’au Lycée Moderne Gouverneur Abdoulaye FADIGA de Touba, où il l’expose chaque matin devant ses lycéens. Il en a fait deux tomes. C’est le second de ‘La philosophie dans le sang’ que je tiens sous ma lampe.
Une lampe n’abolit pas la nuit. Elle ne la chasse pas. Elle ne la conquiert pas. Elle y creuse un rond de clarté, et ce rond a un bord, et c’est l’ombre, au-delà du bord, qui appelle le pas suivant. Le soleil nous donne le monde sans rien nous demander. La lampe, elle, exige qu’on avance.
Dans cet ouvrage, Martial tient la sienne au-dessus d’un puits. Au fond gît Thalès de Millet, le premier des philosophes, tombé pour avoir trop aimé les étoiles. Sur la margelle, la servante de Thrace se tient les côtes. Vingt-six siècles tombent dans le puits comme une seule goutte. Martial approche la flamme, et l’eau noire, en frémissant, renvoie un autre visage : celui d’Eddy-Malou dont tout un continent a ri, de smartphone en smartphone, sans attendre la fin de ses phrases, en le prenant parfois pour un cousin de Diogène. La servante de Thrace n’est pas morte. Elle a seulement changé de bord, et rit désormais au creux de nos paumes.
Martial ne dit pas que c’est le même homme. Il pose la première prémisse. Il pose la seconde. Et il dépose le silence. La conclusion, il nous la laisse, comme on laisse à un enfant, la dernière marche pour qu’il ait la joie de l’avoir gravie seul. On y reconnait la maïeutique socratique.
Ainsi de chaque chapitre. D’abord un texte de philosophie, entier, âpre, sans rampe ni garde-fou, puis tout contre lui, un éclat de notre vie. Marx parle de la marchandise, et le manioc arraché au soleil revient attiéké sur un étal où le paysan qui l’a planté ne peut plus l’acheter ; Épicure tire les désirs, et la sauce gronde sous le cube d’assaisonnement ; Pascal, Schopenhauer, Machiavel passent tour à tour sous la flamme. Chacun, le temps d’une page, emprunte nos visages, répond à nos noms, marche dans notre poussière.
Depuis mes années-philo, une phrase m’a toujours habité.
Descartes l’a écrite dans la Lettre-Préface de ses ‘Principes de la Philosophie’ : « C’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher. » J’ai longtemps pensé que nos élèves ouvriraient plus volontiers les yeux si les textes qu’on leur tend parlaient leur langue, marchaient dans les rues de Korhogo ou de Man, fumaient dans les assiettes de ‘garba’. Cette pensée, je l’ai portée. Martial, lui, l’a écrite.
On appellera cela de la vulgarisation. Qu’importe !
Précision : Martial ne met pas la philosophie à la portée de notre vie, il met notre vie à la portée de la philosophie. Nuance ! Il ne nous verse pas la lumière dans les yeux, il nous tend la lampe. Et l’on comprend enfin le titre. La philosophie n’est pas une langue étrangère à apprendre. Elle est déjà dans le sang. Il fallait seulement qu’un homme approche sa lampe de notre poignet, pour que nous la voyions battre.
Et Martial l’a fait.