08/28/2025
Wow!
« Les Anglais et les Français se fondent si peu que les seconds gardent exclusivement le nom de Canadien, les autres continuant à s’appeler Anglais. »
Tocqueville poursuit sa visite de la ville de Québec et de l’arrière-pays (cf éphéméride d’hier sur ce sujet). Dans ses carnets du 27 août 1831, il décrit la campagne environnant Québec.
Il est frappé par le caractère profondément français du pays, malgré l’occupation britannique depuis 1763. Il écrit : « Les villages que nous avons vus aux environs ressemblent extraordinairement à nos beaux villages. On y parle que le français. La population y parait heureuse et aisée. Le sang y est remarquablement plus beau qu’aux États-Unis. La race y est forte, les femmes n’ont pas cet air délicat et maladif qui caractérise la plupart des Américaines. »
Il parcoure également les journaux canadiens. Il est particulièrement frappé par le journal francophone « le Canadien », devenu célèbre pour ses postions qu’on appellerait aujourd’hui « souverainistes ». Tocqueville écrit :
« Le Canadien a pour épigraphe : ‘notre religion, notre langue, nos lois’. Il est difficile d’être plus franc. Le contenu répond au titre. Tout ce qui peut enflammer les grandes et les petites passions populaires contre les Anglais est relevé avec soin dans ce journal. »
Il est à noter le clin de l’Histoire de l’épigraphe du Canadien qui ressemble à l’une des principales Lois fondamentales du Royaume de France sous l’Ancien Régime : « une foi, une loi, un roi ».
Depuis l’occupation britannique du Canada, la langue a remplacé le roi comme symbole unitaire des Français d’Amérique. Le 27 août 1831, Tocqueville se rend également au tribunal de Québec pour assister à des audiences civiles.
Il remarque les situations ubuesques générées par la cohabitation au Canada du peuple français et du peuple anglais et la baisse de qualité de la langue française après près de soixante dix ans d’occupation britannique.
Tocqueville relève l’absurdité d’une plaidoirie pour diffamation où les parties ne parlent pas la même langue, prêtent un serment différent selon qu’ils sont catholique (Français) ou protestant (Anglais), où les avocats se fondent sur des coutumes françaises ou anglaises pour plaider la cause de leur client.
Sans compter le caractère absurde d’une affaire pour diffamation (qui par essence implique qu’on ait compris qu’on a été diffamé) alors que les parties au procès se comprennent à peine.
Désolé pour les Français du Canada, Tocqueville aura cette remarque terrible à la fin de ses notes : « Je n’ai jamais été plus convaincu qu’en sortant de là que le plus grand et le plus irrémédiable malheur pour un peuple c’est d’être conquis. »
Extrait de l’audience :
« Au moment où nous parvînmes dans cette salle, on plaidait une affaire de diffamation. Il s’agissant de faire condamner à l’amende un homme qui avait traité un autre de « pendard » et de « crasseux ».
L’avocat plaidait en anglais. « Pendard » disait-il en prononçant le mot avec un accent tout britannique, signifie un homme qui a été pendu. Non, reprenait gravement le juge, mais qui mérite de l’être.
À cette parole l’avocat du défendeur se levait avec indignation et plaidant sa cause en français, son adversaire lui répondait en anglais. On s’échauffait de part et d’autre dans les deux langues sans se comprendre sans doute parfaitement.
L’Anglais s’efforçait de temps en temps d’exprimer ses idées en français pour suivre de plus près son adversaire ; ainsi faisait aussi parfois celui-ci. Le juge s’efforçait tantôt en français, tantôt en anglais, de remettre de l’ordre. Et l’huissier criait « Silence ! » en donnant alternativement à ce mot la prononciation anglaise et française.
Le calme rétabli, on produisait des témoins. Les uns baisèrent le Christ d’argent qui couvrait la Bible et jurèrent en français de dire la vérité, les autres firent en anglais le même serment et baisèrent en leur qualité de protestants l’autre côté de la Bible qui était tout uni.
On cite ensuite la coutume de Normandie, on s’appuya de Denisart, et on fit mention des arrêts du Parlement de Paris et des statuts du règne de George III.
Après quoi le juge : Attendu que le mot « crasseux » emporte l’idée d’un homme sans moralité, sans conduite et sans honneur, condamne le défendeur à dix louis ou dix livre sterling d’amende.
Les avocats qui je vis là, et qu’on dit des meilleurs de Québec ne firent preuve de talent ni dans le fond des choses ni dans la manière de les dire. Ils manquent particulièrement de distinction, parlent français avec l’accent normand des classes moyennes.
Leur style est vulgaire et mêlé d’étrangetés et de locutions anglaises. Ils disent qu’un homme est « chargé » de dix louis pour dire qu’on lui demande dix louis. « Entrez dans la boîte » crient ils au témoin pour lui indiquer de se placer dans le banc où il doit déposer.
L’ensemble du tableau a quelque chose de bizarre, d’incohérent, de burlesque même. Le fond de l’impression qu’il faisait naître était cependant triste. Je n’ai jamais été plus convaincu qu’en sortant de là que le plus grand et le plus irrémédiable malheur pour un peuple c’est d’être conquis. »
Illustration en haut : portrait de Tocqueville.
Illustration en bas : « Les Membres du tribunal spécial mis en place le 4 septembre 1855 pour régler les litiges dus à l'abolition du régime seigneurial en 1854 », William Lockwood, Musée national des beaux-arts du Québec.
Pour aller plus loin : Kévin Bazot, « Tocqueville, vers un nouveau monde », édition Casterman, 2016.
194 ans jour pour jour, 27 août 1831.