06/13/2026
LE SECTEUR DU LIVRE MENACÉ AU CAMEROUN : LES ACTEURS TIRENT LA SONNETTE D'ALARME
Pour publier un livre au Cameroun, faudra-t-il désormais obtenir l'autorisation préalable de l'État ?
La question, qui aurait semblé inconcevable il y a encore quelques mois, est aujourd'hui au cœur d'une vive controverse dans le monde du livre camerounais. Depuis la promulgation du décret n°0644/PM du 25 mars 2026 relatif à l'exercice du métier d'éditeur, les inquiétudes ne cessent de grandir parmi les professionnels du secteur.
Éditeurs, écrivains, libraires, promoteurs culturels et défenseurs de la liberté d'expression multiplient les prises de parole pour dénoncer un texte qu'ils jugent lourd de conséquences pour l'avenir de l'édition dans le pays.
Parmi les voix les plus actives figure celle de l'éditrice et avocate Flore Agnès Nda Zoa Meiltz dit Ngoãn BETI. Si elle reconnaît la nécessité pour l'État d'encadrer certains domaines spécifiques comme celui du manuel scolaire, elle estime que plusieurs dispositions du décret franchissent une ligne rouge.
Au centre des critiques se trouve notamment l'article 3, qui soumet l'exercice du métier d'éditeur à l'obtention préalable d'un agrément. Pour ses détracteurs, cette disposition instaure de fait un '' permis de publier '' incompatible avec l'esprit de liberté qui devrait entourer la création littéraire et la circulation des idées.
Pour Flore Agnès, le véritable scandale n'est d'ailleurs pas financier.
« Arrêtons de parler d'argent », écrit-elle. « Le vrai scandale est la fin de la liberté d'expression. »
Au-delà de cette question fondamentale, plusieurs acteurs du secteur s'inquiètent également des nouvelles exigences administratives, logistiques et professionnelles imposées aux éditeurs. Certains redoutent qu'elles ne deviennent des barrières difficilement franchissables pour les petites structures indépendantes qui constituent pourtant l'un des moteurs essentiels de la création littéraire. Car dans l'histoire du livre, ce sont souvent les maisons les plus modestes qui prennent les risques les plus audacieux. Ce sont elles qui découvrent les nouvelles voix, accompagnent les premiers manuscrits et ouvrent des espaces à des auteurs que personne ne connaissait encore.
Lorsque ces structures sont fragilisées, ce ne sont pas seulement des entreprises qui disparaissent. Ce sont aussi des possibilités de publication qui se réduisent, des récits qui ne verront jamais le jour et des voix qui peineront à trouver leur chemin vers les lecteurs.
L'émotion suscitée par ce décret révèle également une autre réalité : le occupe une place particulière dans le paysage littéraire africain.
Terre de grands écrivains, foyer intellectuel majeur de l'Afrique francophone, le pays joue depuis des décennies un rôle important dans la production et la circulation du livre sur le continent. Ce qui s'y décide ne concerne donc pas uniquement les professionnels camerounais. Lorsque l'un des principaux carrefours du livre africain s'interroge sur les conditions de la liberté d'éditer, c'est toute la chaîne du livre qui tend l'oreille.
C'est précisément pour cette raison que la mobilisation dépasse désormais les frontières nationales. Une pétition internationale est en préparation afin de demander la révision de plusieurs articles du décret. Ses initiateurs espèrent porter le débat devant les autorités camerounaises mais également auprès d'organisations internationales concernées par les questions de culture, d'éducation et de liberté d'expression.
Au fond, la question posée aujourd'hui est donc simple.
Comment professionnaliser le secteur du livre sans étouffer ceux qui le font vivre ? Comment renforcer les exigences de qualité sans transformer l'édition en un privilège réservé aux structures les plus puissantes ? Comment protéger le livre sans restreindre la liberté qui lui donne précisément sa raison d'être ?
Les acteurs du livre qui tirent aujourd'hui la sonnette d'alarme ne défendent pas seulement leurs activités professionnelles. Ils défendent une certaine idée de la culture, dans laquelle la création, la pensée et l'imagination ne dépendent pas d'une permission préalable. Le débat ouvert au Cameroun dépasse ainsi le cadre d'un simple texte réglementaire. Il se tourne vers l'ensemble du continent : l'Afrique a-t-elle besoin de moins d'éditeurs ou, au contraire, de davantage d'espaces où les idées peuvent naître, circuler et être librement partagées ?
À l'heure où le livre africain lutte déjà contre de nombreux obstacles, beaucoup estiment que la réponse ne devrait souffrir d'aucune hésitation.
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