07/07/2022
. ⛔ 𝗘 𝗦 𝗣 𝗥 𝗜 𝗧 𝗖 𝗥 𝗜 𝗧 𝗜 𝗤 𝗨 𝗘 ⛔
"𝗟𝗲 𝗣𝗹𝗮𝗶𝘀𝗶𝗿 𝗱𝘂 𝘁𝗲𝘅𝘁𝗲" 𝗱𝗲 𝗥. 𝗕𝗮𝗿𝘁𝗵𝗲𝘀
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Né en 1915 et mort en 1980, Roland Barthes est un écrivain français, théoricien de l'écriture et fondateur de la sémiologie. Étant une science générale des signes et des lois qui les régissent au sein de la vie sociale, cette dernière est un prolongement du modèle linguistique de Ferdinand de Saussure et s’inscrit dans le courant de pensée du structuralisme, qui tend , selon le petit Larousse illustré, à « privilégier, dans l’analyse des faits humains, d’une part la totalité par rapport à l’individu particulier, d’autre part la synchronicité des faits plutôt que leur évolution ». Ainsi, Barthes applique au texte littéraire les méthodes de l’analyse structurale. Avec cette approche du texte littéraire, Barthes inaugure la 𝗤𝘂𝗲𝗿𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗻𝗼𝘂𝘃𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗰𝗿𝗶𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲. Bien que le 𝗗𝗲𝗴𝗿é 𝘇é𝗿𝗼 𝗱𝗲 𝗹'é𝗰𝗿𝗶𝘁𝘂𝗿𝗲, publié en 1953, présente déjà des éléments relatifs à la nouvelle critique, c’est avec la publication en 1963 de 𝗦𝘂𝗿 𝗥𝗮𝗰𝗶𝗻𝗲 – qui met en application les procédés de l’analyse structurale sur les textes de Racine – et la réponse de Raymond Picard dans 𝗡𝗼𝘂𝘃𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗖𝗿𝗶𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲 𝗼𝘂 𝗻𝗼𝘂𝘃𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗶𝗺𝗽𝗼𝘀𝘁𝘂𝗿𝗲 en 1965 que la querelle éclate véritablement. Le débat consiste en une opposition entre la nouvelle critique, qui postule l’organisation immanente du texte et la critique universitaire traditionnelle, qui veut que le contexte sociohistorique et la vie de l’auteur soient garants du sens d’une œuvre. 𝗟𝗲 𝗣𝗹𝗮𝗶𝘀𝗶𝗿 𝗱𝘂 𝘁𝗲𝘅𝘁𝗲 de Roland Barthes est publié pour la première fois en 1973 et s’inscrit dans la continuité de cette querelle, puisque l’auteur y applique les principes de la nouvelle critique. Cela signifie qu’on y retrouve les principes de la sémiologie et du structuralisme. Plus précisément, Le plaisir du texte est un essai écrit sur le mode fragmentaire, portant sur la question, telle qu’indiqué par le titre, du plaisir qu’un texte peut produire.
1 - 𝗣𝗲𝘁𝗶𝘁𝗲 𝗻𝗼𝘁𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗲𝗰𝘁𝘂𝗿𝗲 𝗱𝘂 𝗣𝗹𝗮𝗶𝘀𝗶𝗿 𝗱𝘂 𝘁𝗲𝘅𝘁𝗲
Le 𝗽𝗹𝗮𝗶𝘀𝗶𝗿 est une notion ambiguë. Il peut parfois prendre la signification de jouissance, dans le sens de plaisir intense, parfois en être aux antipodes . Le plaisir, dans le sens où Barthes en fait usage, est imprégné de la culture et renvoie aux sentiments de « l’euphorie, le comblement, le confort » (p. 34). Ce plaisir particulier est celui du texte de plaisir, tel que le confirme la définition qu’en fait l’auteur : « celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture » (p. 25). Le texte de plaisir est celui qui fait l’objet des critiques, qui sont toujours « historiques ou prospectives » (p. 37), celui auquel s’intéressent les hommes de lettres, au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire les « logophiles, écrivains, ép*stoliers, linguistes » (p. 37). C’est le texte écrit dans le langage encratique, soit le langage « qui se produit et se répand sous la protection du savoir » (p. 66), le langage répétitif promulgué par les institutions du langage. Le langage du texte de plaisir, c’est le stéréotype, « c’est le mot répété, hors de toute magie, de tout enthousiasme » (p. 69). Pour Barthes, le stéréotype, politique dans sa nature intrinsèque, donne la nausée.
Le plaisir, dans son sens général, est atopique et asocial. Il réfère à la jouissance, laquelle est associée aux sentiments « de la secousse, de l’ébranlement, de la perte » (p. 34). Ce plaisir général est celui du plaisir du texte et du texte de jouissance. En effet, le plaisir du texte, comme le plaisir général, est atopique et asocial. Il n’est garant d’aucune idéologie et, passé sa création, son sens est complètement indépendant de son auteur.
Le texte de jouissance, quant à lui, est « celui qui met en état de perte, celui qui déconforte […], fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage » (p. 25-26). La jouissance, ici, provient du « nouveau absolu » (p. 65), possible par la destruction du langage. En effet, le texte de jouissance est « hors des langages » (p. 50). Un langage, évacué de ses références sociales, politiques et idéologiques, devient du langage de jouissance. C’est ce que fait Sollers en s’en prenant aux structures normatives du langage, par exemple en utilisant des « néologismes exubérants, mots-tiroirs, translitérations » (p. 51). De plus, la jouissance, par sa nature même, est soudaine et unique, dans le sens où la jouissance ne peut être ressentie que dans la première fois. C’est pourquoi, entre autres, le plaisir du texte n’est jamais assuré, puisque rien ne garantit qu’un texte procure du plaisir à sa seconde lecture. De plus, il faut noter que le texte de jouissance n’est pas garant du plaisir, celui-ci pouvant même être ennuyeux. Toutefois, le plaisir du texte n’est pas contradictoire au texte de jouissance, car ce plaisir « n’est pas forcément de type triomphant, héroïque, musclé » (p. 32), il peut être une dérive, qui provient du non-respect. C’est le cas de la jouissance, qui est « in-dicible, in-terdite » (p. 36). En somme, on peut donc dire que, selon Barthes, le plaisir du texte s’oppose au texte de plaisir, saturé par la culture, et n’est possible qu’à travers le texte de jouissance, qui est désocialisé.
2 - 𝗗𝗲 𝗹𝗮 𝗰𝗿𝗶𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲 𝗶𝗻𝘁𝗲𝗿𝗻𝗲: 𝗺𝗼𝗱𝗲 𝗳𝗿𝗮𝗴𝗺𝗲𝗻𝘁𝗮𝗶𝗿𝗲 𝗲𝘁 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗷𝗼𝘂𝗶𝘀𝘀𝗮𝗻𝗰𝗲
Dans un premier temps, il est intéressant de noter que, par le choix du mode fragmentaire pour son essai, Barthes choisit le mode de la jouissance. En effet, le fragment, tout comme la jouissance, est bref par définition. Plus précisément, la jouissance est, telle qu’établie dans le Plaisir du texte, spontanée et « dans la première fois ». De plus, le fragment, en rendant impossible la fixation du sens d’un texte, incarne l’essence de la littérature telle que l’imagine Barthes, puisque selon lui le sens d’un texte n’est jamais fixe. Ainsi, la forme du texte est complémentaire au fond, lequel privilégie le texte de jouissance par rapport au texte de plaisir.
3 - 𝗟𝗲𝘀 𝘃𝗮𝗹𝗲𝘂𝗿𝘀 𝗱𝗲𝘀 𝗽𝗿𝗼𝗽𝗼𝘀 𝗲𝗻 𝗶𝘁𝗮𝗹𝗶𝗾𝘂𝗲𝘀
Du point de vue formel, une autre particularité du texte est l’usage fréquent de l’italique. Ici, l’italique est utilisé à la manière d’une citation, donnant un caractère de vérité absolue à ce qui est dit. Toutefois, il ne s’agit pas vraiment de citations, puisque Barthes n’emploie pas les guillemets tels qu’il le fait lorsqu’il rapporte des « paroles » réelles. Ainsi, on peut dénoncer le fait que la valeur de certains des arguments de Barthes dépend d’une vérité présumée. Par exemple, Barthes dit, en italique : « la critique porte toujours sur des textes de plaisir, jamais sur des textes de jouissance » (p. 37). Il énonce cela comme un fait, mais n’apporte aucune preuve pour soutenir son propos. Il continue simplement sa réflexion en prenant son énoncé comme fondement indiscutable, qui va de soi. D’ailleurs, il s’agit de l’un des reproches que Picard adresse à Barthes dans Nouvelle critique ou nouvelle imposture.
4 - 𝗗𝗲 𝗹𝗮 𝗰𝗿𝗶𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲 𝗲𝘅𝘁𝗲𝗿𝗻𝗲: 𝗾𝘂𝗲 𝗱𝗶𝗿𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗺𝗼𝗿𝘁 𝗱𝗲 𝗹'𝗮𝘂𝘁𝗲𝘂𝗿 ?
Conformément à la théorie structuraliste, Barthes envisage le texte comme une entité refermée sur elle-même. Ainsi, le texte, de même que l’écriture qui le constitue, est atopique. Cela signifie, entre autres, que le sens du texte n’est pas fixé par son auteur, qui n’a aucune influence sur celui-ci passée sa production. Barthes va jusqu’à dire que « Comme institution, l’auteur est mort : sa personne civile, passionnelle, biographique, a disparu » (p. 45). De plus, selon Barthes, il est possible d’extérioriser le langage, d’évacuer ses références sociolinguistiques. Ces deux postulats s’opposent à la position de la critique universitaire traditionnelle, qui veut que le sens du texte soit celui que l’auteur a voulu lui donné et que le sens du langage soit défini de manière sociohistorique. Dans son ouvrage Nouvelle critique ou nouvelle imposture, Raymond Picard dénonce la position de Barthes, soit celle de la nouvelle critique. En effet, selon lui, il existe un sens fixe au texte, établi consciemment par l’auteur, et il faut étudier une œuvre selon son genre, car ce dernier détermine les normes selon lesquelles l’auteur a rédigé son texte (Fayolle, p. 177). De même, prenant l’exemple de Racine, il souligne que la langue des personnages est socialement investie, puisqu’il s’agit du langage de l’époque (Fayolle, p. 176). Ainsi, on est en droit de se demander s’il est vraiment possible de séparer l’auteur du sens et le langage de ses connotations sociales. Après tout, l’auteur écrit avec une intention précise, ayant un sens donné en tête. S’il est vrai que plusieurs interprétations sont parfois possibles, est-ce dire que le sens attribué au texte par un « mauvais lecteur », dans le sens où cet individu lit peu, a la même autorité que le sens imaginé par l’auteur? Quand au langage, on remarquera que certains mots, dans leur définition même, sont socialement marqués.
Au demeurant, ce que l’on retiendra du Plaisir du texte de Roland Barthes, ce n’est pas tant son propos innovateur que sa forme. En effet, non seulement le mode fragmentaire renforce le message transmis, mais il permet aussi d’alléger un texte qui, par son style unique (jouissif, hors langage, dirait Barthes), pourrait autrement être d’une lecture laborieuse. En procédant par « morceaux », Barthes permet au lecteur de déchiffrer le propos, de ne pas être submergé par l’écriture imagée de l’auteur. Par ailleurs, d’un point de vue plus utilitaire, la nature fragmentaire du texte encourage le lecteur à toujours poursuivre, puisqu’il a l’impression de progresser rapidement dans sa lecture. Il faut donc admettre que l’auteur n’aurait pu choisir une forme plus appropriée à la transmission de son message.
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